Critique : Sandome no Satsujin / The Third Murder


Le pitch de The Third Murder, douzième film du réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda, laisse de prime abord songer à un intriguant thriller judiciaire aux ficelles qui ne demandent qu'à être triturées. Mais ne vous laissez pas envahir par vos attentes : le film est autre, un "drame" judiciaire, lorgnant du côté plus habituel de son cinéaste. Au lieu d'invoquer les mystères, les tensions et les révélations tonitruantes, il appelle à la barre la mélancolie et la réflexion.


The Third Murder est un film qui mélange les points de vue, les histoires, les enjeux, et fait sans conteste penser au Rashomon de Kurosawa. Les pistes se multiplient, la vérité se brouille alors qu'elle se cache là quelque part sous notre nez. Au milieu de ce carrefour, le métrage pourra perturber, même décevoir. Le film est long, faisant sentir passer ses deux heures, mais il y a aussi ce contraste très étonnant du genre, du contexte, avec la forme très tendre. L'ouverture en est la preuve, dévoilant le fameux meurtre au cœur du récit sur fond de notes de piano mélancoliques, achevé par un geste significatif le long du film.


Attaché à ses personnages, Kore-Eda est un réalisateur qui aime concrètement étudier leur place et leurs déplacements dans l'espace et son cadre. Le film évoque un certain caractère de l'isolement, que ça soit celui de l'accusé, physique et mental, ou bien celui de l'avocat dont les règles de la justice lui met des œillères. Et le choix du cinémascope - pour la première fois utilisé par le cinéaste qui souhaitait retrouver Entre le Ciel et l'Enfer et Seven - en confère une part visuelle essentielle. D'autres idées sont aussi fortes que pertinentes, comme le découpage de la première séquence du tribunal où l'espoir d'une justice dégorge à chaque plan consécutif cet isolement.


Ce dernier exemple représente de façon très intelligente cette réflexion en entonnoir qui sort du thriller judiciaire pour se diriger vers un regard plus largement humaniste. Cette dimension est aussi riche que passionnante, d'autant plus qu'elle se situe dans un environnement judiciaire japonais où la condamnation à mort est encore existante. The Third Murder provoque cet environnement, où le destin des accusés est dans l'ombre des arrangements et du confort du système, où comment les façades et les incompréhensions forcées peuvent transformer l'identité des gens.


Face à l'homme que tout accuse, quels sont les enjeux réels ? Est-ce que le bien l'emporte obligatoirement ? Comment se confronter au pire en tant qu'avocat de la défense ?... À l'intersection de ces questions, le film parsème les indices, donnant à interpréter dans une forme lente et évasive, et livrant au bout du compte une certaine réponse loin d'être définitive. Il montre en son fondement que la justice ne cherche pas à comprendre la vérité, ce qu'illustre parfaitement le magnifique plan qui ferme le film : un homme perdu à la croisée des chemins, au carrefour des histoires et des vies, toujours à la recherche de la vérité fondamentale malgré les indications.


Enfin, The Third Murder invoque de façon plus large, même mystique, la notion d'héritage, au cœur d'un pays au pont fébrile entre les générations. Le métrage offre ainsi tout un kaléidoscope de la question qui touche chaque protagoniste du film : le travail, le trauma, la vengeance, le rapport aux autres et les raisons de l'existence... Que cherche-t-on à laisser derrière nous, au-delà de toute notion de bien et de mal ? En réponse se dresse un riche portrait de l'imperfection de l'âme humaine qui, aidé par la fantastique performance de Koji Yakusho derrière les traits de l'accusé, finit par nous emporter et nous toucher.


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