Critique : Hostiles


Après avoir découvert Hostiles, l'envie de crier est carabinée : "Le western n'est pas mort ! Il respire encore"... Quel plaisir de voir encore dans une salle de cinéma un western aussi beau et puissant. D'autant plus qu'il appartient à la plus belle race du genre qui soit : le western crépusculaire, ce qui va de La Horde Sauvage à Impitoyable en allant jusqu'à plus récemment L'Assassinat de Jesse James... Un western qui n'ensoleille pas l'Amérique, mais la noie dans le sang, la boue et la pluie, un western ambiguë qui déchire et remet en question le pays et ses "héros". Le film de Cooper rejoint sans aucun doute ces cîmes orageuses.


Hostiles s'ouvre sur la citation suivante de l'auteur et poète D.H. Lawrence : "L'âme américaine est dure, solitaire, stoïque : c'est une tueuse. Elle n'a pas encore délayé". Le ton est donné par Cooper dès le début : c'est un film sur la violence, sur la violence inhérente à l'Amérique et son histoire. Un tel western sonne d'ailleurs comme une évidence, d'une part dans la filmographie de Cooper qui a systématiquement touché a cette âme américaine éclatée, profonde et nerveuse, réaliser un western finissait par devenir un devoir ; mais l'évidence résonne aussi en terme de contexte, la présidence absurde de Trump et le ravivement des haines raciales étant le parfait foyer pour allumer le feu d'un tel film.


C'est un western sur la mise à mal de l'identité américaine, basée sur un génocide, qui a transformé certains natifs en créatures emplies de haine. Ce qui est reflété ici dans la confrontation avec les Comanches qui sont les "ennemis", une menace spectrale - cela était d'ailleurs aussi reflété il y a peu de temps par un prisme plus horrifique dans l'excellent Bone Tomahawk. Le visage rouge de haine, nourrie par l'absurdité de guerres et de conquêtes : deux sources dans lesquelles se noient et évoluent les protagonistes principaux, Joseph dont les cheyennes sont sa nemesis, Rosalie qui voit sa famille massacrée par les comanches, Thomas qui ne parvient pas à s'habituer à la perte absurde de ses compatriotes, Rudy effrayé de tuer pour la première fois... Dans ce voyage initiatique qu'est le film, ils vont en galopant fuir ces poisons, essayer de conquérir le deuil, la reconstruction, la rédemption. L'homme est un loup pour l'homme, l'hostilité absurde envers l'autre, ce sont des thématiques rabattues encore et encore, mais elles sont ici traitées impeccablement, sans fulgurances, juste avec sobriété et pertinence.


Alors certes Hostiles est un western sur la violence - l'impact de la scène d'ouverture est au passage incroyable, qui n'est pas sans rappeler Il Était une Fois dans l'Ouest... Mais c'est surtout un western éminemment beau et poétique. Déjà à travers ces magnifiques décors naturels, des plaines désertiques du Nouveau Mexique aux contrées verdoyantes du Montana, le tout sublimement mis en lumière par Masanobu Takayanagi : Cooper se fait plaisir et offre une grande fresque de cinéma filmée en 35mm. Mais il y a surtout cette aura fantôme, mélancolique, qui communique d'une part la détresse dans le cut et l'étouffement sonore (l'exemple est ce face-à-face au début du film entre Joseph et son arme, l'un des moments les plus forts dans la carrière de Christian Bale) ; mais cette aura trouble cherche aussi la fascination du spectateur, quasi-divine, à travers la longueurs des plans, les délicats mouvements de caméra, le temps laissé aux blancs et aux respirations dans les dialogues... Il y a également l'utilisation des fondus enchaînés, qui connaissent une fulgurance dans le dernier acte et expriment en substance la fissure, le cut cité ci-dessus, qui se voit colmaté, soigné... Sans compter la partition musicale envoûtante de Max Richter, ultimes notes qui ensorcellent le spectateur de la première à la dernière minute.


Le film offre enfin une conclusion qui provoque alors une étincelle, dans un sublime dernier plan qui est un film à lui seul, invoquant presque le reflet inverse du célèbre plan d'ouverture de La Prisonnière du Désert, l'ouverture vers une frontière, ici nouvelle. Un ultime double-plan, champ/contre-champ, qui illustre un revirement in extremis. Et à un moment donné du métrage, Joseph scande "Ne vous retournez pas", mais le volte-face finira par s'opérer : au final, à deux doigts de la solitude et l'aliénation, Hostiles supplie l'Amérique de se retourner, regarder derrière elle pour observer ses actions passées, et aller de l'avant, avancer, évoluer.


Lé découverte de Hostiles est indispensable en salles. C'est un western d'ambiance, subtil et ténébreux, qui contrairement aux apparences ne se veut ni académique ni poseur, non. C'est le miroir d'une Amérique palpitante, d'une nation empoisonnée, avec un soupçon d'humanité, universelle, le tout servi sur un plateau d'argent par un casting incroyable et une pure force de cinéma. Un classique naît à l'horizon.

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