Critique : Darkest Hour - Les Heures Sombres


On peut désormais reconnaître que Joe Wright, ici à la tête de son septième long-métrage, est un cinéaste au style très marqué. Et ce genre de geste fait énormément de bien à cet énième biopic qui revient sur cette grande figure britannique qu'est Winston Churchill. Ceci dit, point de grand récit des origines ni memento mori, Darkest Hour offre un portrait resserré des heures probablement les plus importantes dans la vie du bonhomme, les coulisses de l'opération, parfaite anti-thèse du Dunkirk de Nolan sorti six mois plus tôt.


Un biopic est rarement meilleur que lorsqu'ils ne ratissent pas large et se concentrent sur un moment de vie pilier, gagnant en efficacité en affinant le portrait qu'il dresse. C'est sans conteste ce qui fait la réussite de l'exercice de Wright ici : prendre conscience de la puissance du temps, son poids dans le cœur de l'intrigue comme sur les bases de la narration. Derrière le rythme effréné et la démonstration du temps qui passe se dessine alors le décompte d'un destin qui, bien qu'archi-connu, parvient à se laisser discerner par le spectateur, à aucun moment noyé par la lourdeur du contexte grâce à un didactisme bien dosé.


Wright ne provoque jamais l'académisme de son sujet, qu'il prend très à cœur à travers le médium cinéma. Le réalisateur garde sans relâche une énergie du cadre époustouflante, appuyé par la magnifique photographie de Bruno Delbonnel. Dans la composition et les jeux de lumière et d'ombre, Wright et Delbonnel joue à merveille de l'espace, car c'est un film sur l'espace, deux en particulier, où le protagoniste principal en proie aux doutes cherche à trouver sa place. Deux motifs visuels se répètent : un point de vue zénithal, sur le Parlement et des scènes d'exode et de bombardements, la vue d'un politicien, stratège et meneur à distance ; et un point de vue plus terrien, plus proche du sol, favorisant le profil, tantôt fixe tantôt en travelling au ralenti, la vue d'un leader proche du peuple, qui veut se fondre et vivre pour trouver la détermination et la victoire.


L'exercice formel de Darkest Hour est implacable, fidèle à son sujet, et qui n'étouffe jamais l'autre caractère très important du film : la place des femmes dans cette étape majeure de la vie de Churchill. Que cela soit sa compagne, portée par une imposante Kristin Scott Thomas, ou bien par sa secrétaire jouée par Lily James, les touches féminines amènent aussi bien le degré frivole du film, surprenant et frais, que les moments les plus touchants du film. Elles se révèlent tels des piqûres d'adrénaline qui dérident un sujet vite sclérosé, moteurs d'enjeux qui montrent qu'il y avait le cœur de femmes derrière le célèbre geste de la victoire de Churchill, la puissance de ses discours, et même dans les coulisses de la plus grande opération militaire de l'histoire britannique.


Et bien sûr, impossible de passer à côté du plat de résistance de ce film qu'est Gary Oldman, livrant sans surprise une performance incroyable. L'acteur se révèle aussi monstrueux que stellaire, hôte d'un talent comme hors de portée de notre compréhension. Il campe un Churchill assez loin de la figure inébranlable vendu dans nos livres d'Histoire, mais plutôt un être massif en proie aux doutes, tout en se désacralisant sous une couverture drôle et sensuelle. En somme une sorte de vrai monstre mythologique, dont l'introduction sur de nombreuses minutes nous est présenté avec talent par la suggestion et le décalage.


Dans un environnement rebattu encore et encore, étouffé dans ses carcans, Darkest Hour se révèle être bien plus qu'un simple portrait : c'est l'histoire d'une détermination, de l'écriture d'un destin, sous le maquillage d'un thriller politique rondement mené, précis et récréatif, et porté par un acteur de génie. Les réticents du biopic pourront se retrouver derrière l'énergie que dégage Wright, les yeux rivés sur les aiguilles de sa montre et les dimensions de l'espace, même s'il tend à plier sous les excès des bavardages et de l'ambiance.


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