Critique : You Were Never Really Here / A Beautiful Day


You Were Never Really Here avait promptement remué la sphère cannoise en mai dernier, ce qui ne l'a pas empêché de remporter deux prix aux raisons totalement antinomiques. Le quatrième film écrit & réalisé par Lynne Ramsay est en effet un métrage troublant, qui demande une sérieuse digestion après-séance. On scande à tord et à travers l'influence d'un certain cinéma hard-boiled, vendettaire, comme bien sûr Taxi Driver. Mais malgré les similarités de l'intrigue, sa nervosité, sa paranoïa, ne restons pas fixé dessus : le film est tout autre.


Derrière des codes terriblement usés, le film paraît fébrile, aussi fragile et au bord du gouffre que son protagoniste principal. Le film se révèle principalement être en complet déséquilibre entre deux dimensions qui, en bout de course, s'épousent. La première est l'indigence folle du scénario. Précisons tout d'abord que la production du film s'est vue précipitée à cause du calendrier de Joaquin Phoenix, et la cinéaste a dû lancer le tournage sans avoir terminé l'écriture, griffant et modifiant les lignes avant chaque prises de vue. Un chaos d'écriture qui témoigne de la faiblesse majeure du film, une intrigue sans aucune prise de risque, pouvant presque essuyer un ennui poli.


Mais avec le recul, en digérant le film qui le mérite amplement, on peut finalement voir cette sur-simplification, cette lourde facilité, comme un choix imposé qui contamine l'objet en son tout et le fait finalement respirer. Ainsi, You Were Never Really Here évite complètement l'écueil de la quête de rédemption, ou celui du tueur qui se voit métamorphosé à travers les yeux d'un enfant. Le film n'explicite absolument rien, radical jusqu'aux fondement même de ses enjeux, quitte à troubler la frontière entre le bien et le mal. Une absence philosophique qui mène alors aux fondements de la seconde dimension du film, sa magie brutale.


Tout le film ressemble à une errance, cauchemardesque, mystique. Ce qui vient de la nature même du personnage principal, vétéran dont l'expérience de guerre et autres traumatismes l'ont fait quitté ce monde, spectre parmi les vivants cherchant à l'extrême son invisibilité. La figure de Joaquin Phoenix a le don fascinant de devenir surnaturelle, que cela soit dans la lourde démarche zombiesque de l'acteur, mais aussi la conscience même de son caractère dans le dispositif du film. Il lui arrive de se déplacer ou rester immobile que dans les bordures du cadre, ou encore disparaître dans le simple jeu d'un champ/contre-champ. L'exemple le plus fort et concret est sa première vraie explosion de violence, scène d'assaut filmée uniquement à travers des caméras de surveillance, la succession et le balayage des cadres étouffant la chorégraphie du moindre de ses coups de marteau. Sa rage, sa violence retenue s'en voient nettement décuplées.


Ce sens ambiant de la coupure, de la scission, se révèle une véritable obsession de la première à la dernière minute, faisant de You Were Never Really Here du vrai cinéma de la fraction. Autrement que dans le personnage et la mise en scène, cela se ressent surtout dans la narration du film : le récit se voit constamment hanté par des visions subliminales, gouttes de sang dans l'eau faisant écho à l'histoire du personnage ou bien ses propres cauchemars. Chaque hallucination peut nous amener à ces deux échos : sont-ce des flash-backs ? Sont-ce ses peurs ? Sans aucune explication, le spectateur n'est poussé qu'à la devinette et à l'interprétation, embrassant toute l’ambiguïté morale du protagoniste.


Derrière l'histoire simpliste et fracturée émane une ultime pellicule et non des moindres, loin d'être la plus évidente et pourtant la plus forte : You Were Never Really Here est un film profondément féministe. C'est une oeuvre qui de bout en bout exprime sa lutte contre le patriarcat, monstre malheureusement inatteignable qui encore aujourd'hui frappe de nombreuses âmes perdues. Ce qui passe bien sûr par le personnage de la jeune fille disparue dans les circuits de la prostitution infantile, et par la nature même de son enlèvement. Mais cela passe aussi par le personnage de Phoenix, ne vivant que pour l'amour de sa mère, traumatisé par la figure paternelle et retrouvé empoisonné par le caractère patriarcal de son pays.


Inutile de revenir sur la qualité de l'interprétation, Joaquin Phoenix est sans surprise absolument magistral sous les draps de ce fantôme empoisonné par la frustration. L'acteur porte énormément du film sur ses épaules, puisque toute sa substance passe par son personnage, errant tel un paria de la vie, un mort-vivant défoulant toute la rage de la vie qu'il n'aura plus jamais. Phoenix parvient à transmettre toute la scission du personnage face-caméra, en un regard, une gestuelle, constamment partagé entre la folie douce et l'absence, sans jamais ciller.


You Were Never Really Here est loin d'être une expérience immédiate. C'est un film qui a tout pour empoisonner vos attentes et invoquer la déception, mais qui a aussi de quoi vous faire travailler la tête après-coup. Derrière la pauvreté du scénario, c'est l’électricité chimérique de son ambiance et l'exercice chirurgical de son montage qui redonnent vie au récit et fait ressortir ses thèmes, le tout ayant comme vecteur commun la performance monstre de Joaquin Phoenix.  Et derrière la déception, c'est une oeuvre qui prend la peine d'éviter les écueils parfois putassiers du genre, glissant discrètement vers la quête mystique sur fond d'une grisante mélancolie macabre.


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