Critique : Le Serpent aux Mille Coupures


Quel plaisir de voir un polar aussi sec, brutal, carabiné en France. Et quel malheur de constater qu'on met des bâtons dans les roues à ce genre de production "hard boiled", aucune communication, seulement 38 copies à travers le pays, et une interdiction aux moins de 16 ans discutable. Et toujours le même résultat : un nombre très faible d'entrées en sables, les distributeurs préférant plutôt capitaliser sur la sortie vidéo. 


Le Serpent aux Mille Coupures, c'est un peu le croisement entre Straw Dogs de Sam Peckinpah et No Country For Old Men des frères Coen, avec un soupçon d'Assault on Precinct 13 de John Carpenter. Et un tel croisement sur notre sol fait terriblement de bien... Ce polar suit un sentier très simple, radical : il est dense sur une courte échelle de temps (l'action se passe sur deux jours), relativement simple en terme de décors - un cheminement épuré qui offre une maîtrise implacable de la narration, un rythme dingue.


Eric Valette et DOA (déjà auteur du matériel source) arrivent à installer un pur thriller avec peu de choses, nous faisant directement entrer dans l'action alors que l'intrigue se dévoile progressivement. Mais on ne sait jamais vraiment où elle va nous mener, conservant son lot de mystères jusqu'à la dernière minute, ne se privant pas de laisser des questions en suspens. Un tout qui donne un aura toute particulière à la menace qui plante sur tout le film : minute par minute, quelque chose de catastrophique s'annonce, entre l'enquête embourbée des flics et la quête ultra-violente du tueur à gages, fourmillements dont l'unique vecteur est ce mystérieux motard en cavale joué par Tomer Sisley.


Le contexte du trafic de drogue demeure le seul élément largement expliqué, imposant quelques séquences de dialogue très écrites tout à fait dispensables. Mais le vrai pourquoi du comment restera trouble : ce qui compte pour Valette ici, c'est l'exposition crue d'un monde de violence, terriblement inhérente à l'être humain, universelle, touchant tous les personnages du film sans exception, du truand mal en point au père de famille qui veut protéger sa fille en passant par le villageois paranoïaque. Là se dévoile la comparaison à No Country..., cette violence insaisissable, infatigable. Et aussi cette figure du "vieux shérif", le gendarme joué par Pascal Gregory, flic vieillissant constatant cette ultra-violence sans frontières, épuisé par le monde contemporain. 


La séduction opérée par Le Serpent aux Mille Coupures vient aussi de son contraste, son univers plus très courant dans le cinéma français. Il enchaîne ses codes du polar, ses enquêtes, ses tortures, ses mises à mort, en faisant se côtoyer différentes classes sociales : on a le lonely gunman, des bandits sans pitié, un tueur spectral, mais aussi des gendarmes dépassés, des fermiers martyrisés, les bons gros rednecks français bien fachos... Certes un brin archétypale, voir toute cette caste mélangée dans un même thriller, tous touchés par la même violence, rend un objet atypique qui renvoi directement à Yves Boisset ou Alain Corneau.


Le film est surtout porté par deux personnages très forts. D'une part le protagoniste principal interprété par un Tomer Sisley surprenant, un "man with no name" à l'histoire et aux enjeux inconnus, petit à petit humanisé, sympathique. Et de l'autre, surtout, son antagoniste principal joué par l'acteur chinois Terence Yin, tueur implacable et énigmatique aux méthodes aussi délicates que radicales, un Terminator dont on se surprend à attendre chacune des apparitions. On a rarement vu un némésis de cet acabit dans le cinéma de genre français, aérant l'idée qu'on bon méchant fait vraiment du bien à une histoire... On attend évidemment la confrontation de ces deux figures, qui pourra décevoir certains mais qui assume frontalement sa verve sans concessions.


Valette livre aussi un pur objet de cinéma, très esthétique malgré un budget assez faible. Tourné en numérique, le chef opérateur Jean-François Hensgens a trafiqué les lumières et la caméra pour rendre un grain d'image très palpable, couplé au sens du cadre très fort du réalisateur (le découpage des plans du climax est implacable) et à une ambiance musicale aux nappes électroniques significatives : ce tout offre une vraie ambiance, où la violence empoisonne la chair de toute substance.


Pour tout amateur de genre, Le Serpent aux Mille Coupures apparaît comme un grand vent d'air frais dans le cinéma français. Les trous dans l'histoire et le caractère expéditif de certains éléments troubleront certains, mais c'est tout le charme de ce thriller hardcore qui ne cherche pas à passer par quatre chemins, aussi crépusculaire que mélancolique, objet bouillonnant dans l'ombre gigantesque de la mondialisation.



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