Critique : Grave


Grave a le symptôme du film mal vendu : plus qu'un film d'horreur qui se venterait de faire s'évanouir les spectateurs, il tend bien plus au teen movie, une fable initiatique qui, comme son personnage principal, est sous une mutation continue. Le film de Julia Ducournau traverse les genres, les tonalités, mais toujours sous le joug d'un aspect incroyablement viscéral.


C'est pour cela que, par réflexe cinéphile, on pense tout de suite au cinéma de David Cronenberg. Ce cinéma où le caractère intrinsèque des protagonistes, de leur environnement, renvoi constamment à la peau, aux sécrétions, aux tripes. C'est de l'art du corps. Ducournau le dit elle-même, elle voulait dans sa mise en scène mettre en avant la texture de la peau des acteurs, ainsi que leur posture : la posture même de la jeune Garance Marillier, par exemple, évolue au cours du film, passant d'une posture droite, sûre d'elle, à une posture plus rabaissée, renfermée, bestiale, le regard levé et menaçant... Ce qui n'empêche pas la direction des acteurs d'être parfois plus perfectible.


Mais voilà, Grave est un film "sous influences". De la première à la dernière minute. On pense donc à Cronenberg, mais aussi à Argento et les couleurs fluorescentes de Suspiria, à De Palma avec ses motifs hitchcockiens ou le bain de sang, et aussi à Lynch avec ses signes et ses hallucinations... Le film aurait mérité un peu plus d'autonomie et d'identité, mais c'est le lot difficilement évitable du cinéma de genre contemporain.


Qu'importe, il est revigorant de voir Ducournau aussi bien user de l'épouvante, du caractère insidieux de la mutation et de la vampirisation, pour mieux servir son propos. L'appétit de la chair (dans tous les sens du terme, aussi épidermique que charnel) sied aussi bien dans le second degré, attachant et divertissant, que dans un processus complètement hallucinatoire, une puissance presque poétique voire gothique (en témoigne l'utilisation de l'orgue en fond musical lors de la fameuse scène du doigt).


S'installe alors un vrai kaléidoscope hybride : un rite initiatique, une quête d'émancipation, une dissection à vif de l'adolescence, un constat amer du monde universitaire, et surtout les liens du sang, un portrait grinçant de la famille, le tout brassé dans un environnement absurde presque zombifié. Le fond du film est riche, jamais séparé de son moteur horrifique, et invoque finalement un certain attachement à sa protagoniste principale, dans une aura presque cathartique.


Quel plaisir de voir un film de genre avec tant d'énergie en France, l'influence qu'il gagne à l'international prouvant sa réussite incontestable. Grave est un premier film (avec ses maladresses), réalisé par une femme, et ça fait tellement de bien. Toutes les cartes sont misent sur la table pour faire bouger les choses dans nos contrées, on croise nos doigts pour que le cinéma français les dévorent.


Commentaires

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  2. Des films comme celui là le cinéma français en a grand besoin. Dans un premier temps pour montrer que l'horreur française (même si le film ne se compose pas QUE de ça) vaut le coup. Dans un second, montrer qu'un film de genre français peut se faire une réputation et avoir un succès d'estime (vu son taux de salles ridicule, ses recettes sont plus que bonnes). Dans les deux cas, montrer que l'exportation du cinéma français ne se fera jamais (ou si peu) par des comédies ou des drames dont raffolent les chaînes, mais avec ce type de films.
    J'aime beaucoup la manière dont Julia Ducourneau (qui en plus signe son premier film) ne s'enfonce pas dans le trash (ce qui avait été repproché à Martyrs que j'apprécie beaucoup) et signe avant tout un campus movie qui part vers l'horreur. Ce qui permet d'installer l'horreur au fur et à mesure et de taper au bon moment. Tout le monde n'adhèra pas au dernier plan, certains le trouvant même ridicule. Personnellement je le trouve choquant car ce qu'il montre confirme l'innocence des deux soeurs. Ce n'est pas de leur faute. Par ailleurs soulignons les excellents acteurs.

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    1. Borat, a raison, j'ai oublié de dire que Garance Marillier est formidable.

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  3. Ma foi, il y a bien longtemps que je n'ai mis les yeux par ici, je ne reconnais plus rien !
    En tout cas, belle déco, chapeau.

    Question Grave : Je te rejoins sur l'ensemble, le film est intéressant, s'élève au-dessus de la mêlée des films d'horreur à pop-corn. Mais comme souvent, le scéanrio veut trop en dire en un seul film et finit par perdre le fil. Le reproche sur les influences est un peu facile parce qu'on pourrait tout autant l'imputer à tous les films qui sortent. Il se trouve qu'ici, je trouve, les emprunts sont assez bien gérés : à part la douche de sang directement piquée à Carrie, on sent la chair de Cronenberg en arrière-plan mais sans qu'elle ne prenne le dessus. Moi j'ai beaucoup pensé à Marina De Van pendant le film, et à la fin aux "Hamiltons" des Butcher brothers même si, je pense, Ducournau n'y fait pas référence, pas plus qu'à "we are what we are" de Mickle. Bref, on trouve ce qu'on veut dans ce frigo qui, avouons-le, est plutôt bien achalandé.
    Par contre, ce que j'ai trouvé raté, c'est l'humour qu'elle tente de glisser comme ça, en contre-point.

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