Paroles de Réalisateur : Entretien avec Ina Mihalache


Entretien avec Ina Mihalache
Auteure / Réalisatrice / Interprète de Solange et les Vivants
- en compagnie d'Olivier Brunet, monteur du film -

Présents à la présentation du film au CGR Castille de Poitiers le 19 mars 2016



Qui est Solange ? D'où vient-elle, comment est-elle née ? Où s'arrête Ina et où commence Solange ?

Ce n'est pas si "mythologique" en fait... J'ai une formation d'arts visuels et de comédienne, et je n'ai pas vraiment été capable de m'exprimer par les circuits traditionnels. J'ai commencé par faire des vidéos d'art, sans trouver de lieux de diffusion. Et j'ai découvert Youtube, je suis tombée sur une vidéo de Norman et je me suis dit "Oui, c'est le lieu, c'est un lieu pour moi, je pourrais tout contrôler, de la conception à la diffusion". 

Et là j'ai eu l'idée d'un personnage. C'est flou mais je ne me suis pas dit "Je vais isoler et construire une figure", c'était beaucoup plus ténue que ça. J'avais une idée de ce que j'avais envie de raconter, l'inadaptation, la solitude, l'espace de cet appartement... J'ai été assez influencée par des artistes en autoportrait par l'isolement, je savais que je voulais travailler dans un lieu clos - qui était mon appartement - et je ne voulais pas que ce personnage porte mon prénom. Déjà que mon prénom n'est pas très simple, je voulais le différencier, je voulais un alter-ego. J'ai choisi Solange parce qu'il y avait ce personnage dans Les Bonnes de Jean Jenet, c'était un peu désuet, à la consonance assez douce. J'ai fait ma première vidéo et j'ai eu cette idée de Solange Te Parle, il y avait cette intimité, ce tutoiement... 

Solange, avec le recul, c'est une part de moi-même, mais je suis beaucoup plus de choses qu'elle. En elle il y a l'enfance, une générosité, une ouverture, un côté solaire, lunaire, c'est un peu mon Charlot. On me l'a dit et je pense que c'est assez vrai, c'est un peu Woody Allen dans ses films, finalement, les personnages changent de noms mais c'est toujours le même. Il ne change pas de jeu pour autant, c'est souvent les mêmes tics, les mêmes névroses. Il fait pas forcément le même métier, il s'habille pas forcément pareil, mais c'est la même voix, les mêmes phrases, les mêmes hésitations... On me demande parfois "Est-ce que tu vas pas faire un autre personnage ?" et je suis pas sûr, je pense que c'est comme Buster Keaton ou Charlot, c'est le prototype de moi-même, c'est mon clone.


D'où vous vient cette envie de vous mettre en scène sur le Web ? Cela cachait-il déjà des envies de cinéma ?

Oui, clairement. J'avais déjà fait deux courts-métrages avant, qui ne sont pas sur Internet, l'un dans lequel je jouais et l'autre pas. L'envie de me mettre en scène est apparue très tôt dans mon histoire, mais sans que ça soit vraiment lié au cinéma. Je me suis plus reconnue dans des démarches d'artiste performer, conceptuels, comme Sophie Calle, John Baldessari ou Francesca Woodman... Car je n'ai pas un sens de la narration très poussé, même en tant que spectatrice ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus. J'aime bien Chantal Akerman, un cinéma où il ne se passe pas grand chose, où il y a de l'expérimental... Où est-ce que je vais avec cette pensée-là... mon cerveau ne marche plus, là... 

Donc c'est vrai que je me projetais plus dans des démarches conceptuelles de vidéo, mais avec la petite notoriété sur Youtube créée avec Solange depuis quatre ans, cela a fait que c'était un objet plus atteignable, même si au départ je ne savais pas quelle durée ça ferait. Je suis assez cinéphile, d'une certaine façon, la salle est un lieu qui me faisait rêver... Même si je suis plus trop sûr que ce lieu soit d'actualité, je ne sais pas quel avenir il aura, ça m'inquiète aussi... Mais j'en avais envie, j'avais cette expérience de Cannes en 2007 quand j'avais été dans les Talents Cannes avec le film de Mathieu Amalric, le court-métrage Deux Cages Sans Oiseaux, une sorte de promotion des jeunes acteurs... je croyais que ça allait m'ouvrir des portes, ce qui n'a pas été le cas. J'ai toujours le petit fantasme glamour de faire l'actrice chez les autres, je ne sais pas si ça se fera ou pas, mon film aboutira peut-être à des propositions.


C'est quelque chose qui vous plairait, jouer chez les autres ?

J'aimerais essayer, vraiment, parce que je suis curieuse, parce que je l'ai beaucoup désiré à une époque. Et depuis Solange, depuis toutes ces choses que je fais toute seule moi-même, c'est fatiguant d'être vraiment à la base de tout et de décider pour soi, finalement être dans un univers où j'ai mes thématiques, mes décors. Aller chez les autres me permettrait du voir du pays, révéler d'autres choses que je ne peux pas mettre en Solange car fatalement elle est assez définie, une force, une colère, une noirceur, que je porte par ailleurs mais que je ne mets pas en Solange car je trouve ça contradictoire avec ce qu'elle est devenue, et vis-à-vis de fans qui sont très possessifs... Peut-être que ça m'ennuiera, mais pour essayer ça me tente.


Pourquoi faire passer Solange du petit écran de Youtube au grand écran d'une salle obscure ? Cherchiez-vous à forger une "mythologie" de ce personnage publique ?

Pas vraiment une "mythologie" du personnage, peut-être plus pour montrer, affirmer une légitimité auprès d'un public ou d'une certaine critique qui aurait des aprioris sur le milieu de Youtube, et du fait que, malgré tout le respect que j'ai pour les Youtubeurs, j'ai toujours eu une démarche très artistique, un travail de cadre, aussi un peu expérimental. Pousser cet effort formel sur un long format avec une équipe - ce qui est un autre défi - tout ce que pouvait permettre un film en terme de recherche, sonore, visuelle, d'acteur, faire vivre Solange parmi d'autres aussi, tout ça m'excitait beaucoup comme défi. Il y a déjà un petit côté "culte", je pense, de Solange, et tant mieux si le film, qui se veut un peu un "préquel", va dans le sens de ça.


Pouvez-vous revenir sur la narration très particulière de Solange et les Vivants, cette voix-off à la diction atypique, cette construction en mille-feuilles du récit ? Pourquoi tous ces personnages différents, chacun représenté par un chapitre, une scène, dirigent-ils à ce point le fil narratif du film ?

Mon inspiration vient de Sophie Calle, l'une de ses premières œuvres Les Dormeurs, c'est une œuvre où elle s'est levée un matin, elle a senti la chaleur de son lit qu'elle avait quitté, et elle s'est dit "Ce serait bien que mon lit reste chaud tout le temps". Elle a donc eu l'idée de faire se succéder pendant une semaine toutes les huit heures une nouvelle personne dans son lit qui dormirait, qu'elle photographierait, à qui elle ferait des coquillettes quand il se réveillerait, elle changerait les draps si ils avaient besoin...Elle a fait succéder dans son lit des dormeurs, et pour moi qui n'ai pas un sens de la narration, des rebondissements, de la structure scénaristique très poussée, je me suis dit que c'était une structure parfaite. J'ai eu cette idée de chaîne humaine au chevet de cette Solange malade de solitude, à qui le médecin prescrit la compagnie d'autrui. Je ne sais pas si le lien entre tous les personnages est très visible, la petite amie qui est la sœur de l'ex-petite amie, la voisine et le bébé de la voisine et l'ami de la voisine, le pompier et la petite-amie du pompier... il y avait ce marabout-bout de ficelle - on m'a dit que c'est comme si tout le monde essayait de s'en débarrasser et se renvoient la Solange, c'est un peu la patate chaude.

Il y a donc cette structure en tableaux, j'ai d'ailleurs beaucoup aimé composer les plans d'introduction des personnages, que j'ai fait bien plus tard. Ces plans fixes m'ont été inspirés par le cinéaste suédois Roy Andersson que j'aime beaucoup... J'avais très peur du mouvement, je crois que mon chef-opérateur aurait voulu en faire davantage, peut-être que la prochaine fois - s'il y a une prochaine fois - je m'amuserais un peu plus. Mais j'avais envie de la solidité, de la fixité, justement parce que j'étais à la recherche de variables et d'aléatoires dans le plan, j'avais envie de cet encrage de la caméra. Et tout ça concourait à cette structure en tableaux, de passages de relais, d'un personnage solitaire forcé à la rencontre à cause de son état.


Vos vidéos sur Youtube sont généralement très découpées... Le film en lui-même est assez déstructuré avec cet enchaînement de sketches, de sauts dans le temps... Mais il y a cette scène où la voisine de Solange lui confit son bébé, dans un plan-séquence fixe qui dure 4 minutes ! Pouvez-vous revenir sur ce moment où, exceptionnellement, le temps se fige ?

Ina Mihalache : Le film n'est pas tellement découpé... Mais pour être très pragmatique, c'était l'heure du biberon. Je savais que je voulais un bébé, et c'était un peu compliqué, c'était l'histoire d'une prise unique. Et donc je voulais le rot. Je crois que c'est la première fois que je nourrissais un bébé au biberon, vraiment. Et il y a tout ce rapport que la voix-off suggère sur l'enfantement, c'est un truc qui me... j'ai un peu de l'antipathie pour les bébés. Mais oui il y a tout ce moment où j'ai ce petit être chaud et très dépendant dans les bras, il y avait une marque sur le biberon et je devais lui donner jusqu'à la marque, je m'y prends par deux fois pour arriver à la marque, puis je devais le taper pour qu'il fasse son rot... Je suis pas sûr de l'avoir pensé pour que ça soit si long, finalement.

Olivier Brunet (monteur) : Dans mon souvenir - parce que je l'ai monté il y a deux ans - ce plan-là jouait bien rythmiquement à l'intérieur de la structure du film. Il est pratiquement central dans la durée du film, peut-être un peu plus dans la deuxième partie, et c'était un moment où il m'a paru évident que l'attention tenait sur le plan-séquence, tout marchait très bien du début à la fin... Il y a "un" trucage dans ce plan : quelqu'un shoote dans la caméra, et le plan a tremblé - on a rectifié numériquement, ça faisait vraiment une saute qui perturbait. Mais ce plan tenait dans l'ensemble de sa durée, et il y avait cet apex, ce sommet qu'était le rot, absolument naturel... Alors après je l'avais monté avec une musique, qui n'était pas la musique définitive - tout le montage, j'ai monté sur des musiques qui n'ont pas du tout été gardées à la fin, des musiques "payantes", Tahiti Boy a ensuite fait la musique du film - mais j'ai beaucoup de mal a expliquer pourquoi elle fonctionne comme ça sur la durée... La voisine te donne le bébé, et tout est parfait jusqu'au bout, ça s'imposait dans la rythmique du film en précédant la scène avec le clubber qui te sors, tu tombes, la scène de rêve, ça suit le passage avec Charline Vanhoenacker qui est très découpée, avec ce trucage avec les deux temporalités, ça n'arrête pas d'être en jump-cut alors que tu continues de faire ton puzzle... 

I.M. : Comme le film est aussi une succession de rencontres, l'interaction avec un bébé, finalement... on ne peut pas discuter avec un bébé... donc il y a aussi, comme le dit la voix-off, cet estomac à remplir, qui veut qu'on le nourrisse... c'est finalement une introspection. Je pense qu'il se passe pas mal de choses dans mon regard à ce moment-là, qui m'ont moi-même surpris au moment de découvrir le film. On ne peut pas tricher avec un bébé, c'est comme avec les animaux, c'est troublant, c'est une solitude particulière, un accompagnement particulier... Et ça a été aussi le moment le plus compliqué pour trouver une musique.


Il y a ce retour récurent et très drôle de l'évanouissement, de la perte de conscience... Et le film connaît de belles fulgurances formelles lors d'une scène de rêve assez intense... L'inconscient, le sommeil, le rêve, tout cela a-t-il une importance particulière pour vous ?

I.M. : Je dors trop, je suis hyper-somniaque. C'est un refuge, et un peu une addiction aussi. Là où d'autres boivent, mangent ou se droguent, moi je dors. Dans le film j'ai associé cet instinct du sommeil et du rêve aux réminiscences de la langue, du québécois, avec ce groupe de rock qui est venu chez moi, Les Trois Accords. Et ce personnage aussi dans les souterrains, qui devait être aussi interprété par une québécoise mais ça n'a pas pu se faire... C'est un passage qui est peut-être un peu compliqué pour les gens, il y a une ellipse, il y a un décor, un filmage, cette voix-off qui ressasse... J'ai du mal en tant que spectatrice à ressentir ce moment, je ne sais pas vraiment quoi en dire. Est-ce que c'est un artifice ? C'est sûr que j'aurais vraiment aimé avoir cette actrice québécoise, ça aurait été plus clair.

O.B. : Cette scène du rêve c'est le moment d'emballement du film. C'est pas seulement fonctionnel, c'est aussi une rupture de rythme, un passage complètement dans les images mentales, alors que le reste du film est très terre-à-terre si on peut dire, avec des choses très réalistes. Tandis que là au montage on a essayé d'accélérer, d'augmenter le caractère fantastique du truc, comme le passage avec le groupe québécois.

I.M. : C'est plus psychanalytique, mais je me dis qu'il y a un passage de femme guérisseuse, cette femme de yoga qui endort Solange, un peu dans l'hypnose, vers cette femme dans les souterrains à qui j'ai donné comme indication qu'elle était une sorte d'infirmière d'un asile - c'était une vieille actrice qui avait besoin de repères - puis cette voix de Françoise qui réveille... Il y a cette figure maternelle, avec cette langue maternelle, c'est finalement une vision psychanalytique du rêve où on ressasse des figures problématiques.

O.B. : Et tu finis par accoucher d'Internet, de ton personnage, voilà. On peut tout à fait l'interpréter comme ça. Quand on monte, on ne se pose pas ces questions-là, on cherche d'abord une sorte d'équilibre narratif avec tous ces éléments tournés un peu disparates, on essaye de leur donner une forme, de sculpter. Comme toi tu sculptes tes vidéos. 

I.M. : Oui je crois que j'ai pensé cette séquence du rêve comme un refuge mental dans le sens où, moi quand je m'endors, je cherche à fuir, et ça embrasse l'existence de manière aléatoire.


Pouvez-vous revenir sur la préparation du film, l'écriture, les financements ? Comment c'est passée cette étape matricielle ? Quels conseils donneriez-vous à de jeunes cinéastes en herbe qui ont faim d'un premier film ?

Il y avait d'abord un projet de scénario dont j'avais écrit le traitement, d'une trentaine de pages, qui s'intitulait Solange et les Vivants mais qui avait assez peu à voir avec ce film-ci. Je l'avais écrit suite à la rencontre avec une productrice de Silex Films, et après lecture elle m'avais mise devant l'ultimatum de soit en faire un court-métrage, soit être accompagnée d'un co-scénariste pour développer le projet sur une durée hypothétique, pour une demande d'aide, un truc plus classique. Pour elle c'était trop "barré", c'était le mot, et ça m'avait mise en très grande détresse. Je me souviens de ce rendez-vous, j'avais pleuré, c'était pas ce que je voulais, je voulais pas faire un court j'avais déjà fait mes preuves... Je voulais pas écrire pendant des années un projet qui ma fatiguerait, me sortirait des yeux, et qu'au moment de tourner j'en voudrais plus... Donc elle a dit qu'on ferait l'option du financement par Internet, opération guérilla, film-débrouille. 

C'est donc ce qu'on a fait, c'était en juin 2013 qu'on a eu cette conversation, et en août 2013 on a fait la campagne Ulule. J'avais écrit quatre pages de scénario, qui consistaient en la succession de rencontres et de décors, et quelques lignes sur la teneur des échanges entre les personnages. Il y avait plus de personnages, certains ont été coupés au montage, et le film ne se terminait pas comme il se termine maintenant... Et en octobre 2013, on tournait. Par un petit réseau de mes productrices et de moi-même, j'ai pu réunir une équipe, j'ai choisi mon casting. Pratiquement rien est écrit - sauf le monologue des deux jeunes femmes dans la salle d'attente du médecin, qui sont des transcriptions de mes entretiens pour le Le Mouv, Solange pénètre ta vie intime, des entretiens sur la vie intime et sexuelle des femmes que j'ai fait avant pour la radio... et aussi le dialogue en roumain, j'avais besoin d'écrire pour l'acteur... Mais sinon le reste est issu de ma discussion avec les acteurs, et des surgissements, qui est un peu ma façon de travailler pour mes vidéos, qui est une façon de travailler à laquelle je tiens. Beaucoup des acteurs sont non-professionnels, il y a mes parents, et c'est un vrai médecin, c'est un vrai pompier, c'est un vrai fan, ce sont de vrais journalistes... Il y a eu de très brèves mises en condition avant de tourner.

Pour les financements Ulule j'ai été assez surprise, j'en étais qu'à 5 000 abonnées sur Youtube, maintenant j'en ai presque 200 000. J'étais agréablement surprise du soutien, donc quelque part il y avait une certaine logique pour le public que je passe à ce format-là. Formellement, et dans l'imaginaire, j'avais des choses à montrer ou à développer selon eux je pense. En 48 heures on a réunit 50% des sommes, ensuite la production a fait en son nom une deuxième campagne pour la communication - car à l'époque on pensait qu'on ferait tout nous-même. Mais ces derniers mois tout s'est développé comme on ne s'y attendait pas, c'est le public qui a réclamé le film, la production était débordée de demandes, et c'est à ce moment-là qu'on a trouvé un distributeur. 

Dans mon cas, ma force a été d'exister avant le film. Donc pour donner un conseil pour un premier film, ce serait compliqué... Ce que j'ai fait finalement, c'était de faire mes preuves sur cette espace démocratique qu'était Youtube, m'implanter petit à petit dans un endroit où j'étais libre, où tout le monde pouvait me voir... Aujourd'hui je pense que ce serait encore différent, Youtube était très jeune à l'époque, aujourd'hui il y a plus de concurrence, et je sais pas si je m'en sortirais aussi bien aujourd'hui... Ce qui me dérangeait, c'était de me retrouver en face de producteurs qui me prennent de haut, qui en gros me disent "fais-moi bander" et je... non ça me plaît pas d'essayer de plaire absolument à quelqu'un. Et je suis pas le genre d'auteure qui croît à une histoire qu'elle porterait pendant dix ans, moi je vis plutôt l'expérience d'un film comme une expérimentation, c'est l'expérience du film qui m'intéresse, pas vraiment ce qui s'y dit. Pour moi c'est un assemblage des forces qui ont été en présence, une trace de ce qui s'est fait et qui est unique, un peu magique. C'est pour ça que j'écris peu, que ça m'intéresse pas de tout planifier. J'ai du mal avec une certaine critique qui voudrait que, quand on regarde je ne sais quel film, on pense que tout est pensé, que tout est voulu, étudié, choisi, ça me saoule, parce que c'est super chiant de faire le film qu'on a programmé... 

Du coup c'est très dur de donner des conseils, ça revient au questionnement de "Quel est la place de la salle et d'industrie aujourd'hui ?"... Je dirais plutôt : faites des choses sur Internet, c'est beaucoup plus gratifiant ! Alors c'est vrai que c'est un peu mal compris par tout le monde, il y a des aprioris, mais je pense qu'Internet est un super lieu d'expérimentations, de partage, de générosité, de retours... Parce que pour moi, faire un film, attendre deux ans et demi pour avoir le premier spectateur, c'est juste de la torture. Quand je vois que je peux avoir une idée le matin, fabriquer un objet dans la journée, publier le soir et avoir des commentaires dans la seconde... Ce sont des durées impossibles pour un jeune créateur, moi je suis très impatiente et ça me paraît inhumain. Surtout quand on est jeune, deux ans et demi dans une vie... Ce que j'ai fait à l'époque du tournage, c'est assez loin de ce que je suis aujourd'hui, alors que le film me tient à cœur et est précieux pour ce qu'il représente dans ma vie, mais ce n'est plus d'actualité avec la personne que je suis. Il y a cette latence de la fabrication, de la post-production, de la diffusion, qui est énorme. Le conseil que je donnerais, c'est se renseigner sur ces temporalités qui sont absurdes, de peser le pour et le contre, de se demander s'il n'est pas mieux de faire les choses vite, de les montrer vite, d'apprendre vite, de progresser vite, plutôt que d'écrire un scénario, le déposer sur je ne sais combien de bureaux qui vont vous demander de réécrire de telle façon, vous tourner en bourrique avec neuf versions, pour devoir faire finalement un casting qui ne vous intéresse pas, changer des choses qui ne vous intéressent plus, que vous soyez dépossédé de l'histoire, et qu'à un moment vous devrez tourner ce truc qui ne vous ressemble plus du tout mais qu'il faut quand même faire depuis tout ce temps, et qui va finalement sortir dans peut-être deux salles pendant deux semaines, personne va en parler, et après on aura même pas gagné sa vie, on aura fait autre chose à côté... Pour moi le calcul il est vite fait. Je suis quelque part contente d'avoir prouvé que je l'ai fait - parce que j'ai l'impression qu'en France il faut montrer qu'on a souffert - mais jamais je l'aurais fait sans Internet. Donc du coup pour le refaire il faut bien que je me tate, parce que je sais que c'est parti pour trois ans, c'est long.


Il y a un net contraste, pour vos vidéos vous êtes généralement seule avec votre caméra, mais un long-métrage impose des acteurs et des techniciens... Comment avez-vous appréhendé la direction des acteurs et de l'équipe de tournage ?

C'était compliqué. Dès le premier jour, j'avais une grande pudeur. J'ai déjà joué pour les autres, mais avec ce personnage de Solange, elle est vraiment née dans mon intimité... D'être devant une équipe qui quelque part est à la recherche d'un résultat, qui est là pour vous et a envie de vous faire sentir que ça se passe bien, qui après les prises me disaient "c'était bien", ça me décontenançait, j'avais pas envie de savoir ce qu'ils pensaient et ça me déroutait, je perdais totalement la justesse, je savais plus ce que j'avais fait parce que quelque part ils voyaient avant moi. Et ça, le fait qu'ils jugent avant moi, ça me rendait malade, d'habitude c'est moi, je sens de l'intérieur, je peux tester des trucs, je peux avoir l'air folle, je peux me tromper... Et là j'avais un public, qui n'était pas vraiment un public, c'était des techniciens mais ils n'étaient pas payés, ils étaient là sur leur temps, donc quelque part j'avais sans arrêt la pression. Je n'étais pas au clair avec ce que j'avais, ce que je voulais. Plus les jours avancent et plus on se dit "Mince, c'est de moins en moins ça !". Je ne pouvais pas leur montrer l'état dans lequel j'étais, sinon j'aurais découragé tout le monde, je m'isolais pour pleurer, les assistants voulaient m'aider, ils me disaient "Dis-nous, dis-nous !", mais je ne voulais pas de conflits. Je ne savais vraiment pas quoi leur dire, ça fonctionne vraiment à l'instinct, j'ai pas l'habitude de communiquer avant de faire. Ils avaient besoin d'être briefés avant chaque plan, ça me stressait, j'avais l'impression d'être dépossédée de mes outils, de mes méthodes, de ne pas donner ce dont ils avaient besoin. 

Et les acteurs là-dedans, dont certains non-professionnels, avaient besoin d'être encouragés, et moi j'étais dans cet état de malaise - ce qui a servi quelque part, ça aidait que ces personnages soient dans un certain malaise. Les quelques moments bénis du tournage étaient pour les plans dans lesquels je n'étais pas, où je pouvais diriger librement - la scène du cunnilingus, celle avec mes parents ou encore dans la salle d'attente - je me régalais, je pouvais donner certaines informations à certains, pas à d'autres, faire des petits secrets, trouver des nuances... C'est vraiment complètement différent de voir la scène en train de se faire et qu'on n'est pas au milieu en train de gérer mille trucs. Là ça m'a donné envie à des moments de me dire "Ok c'est sûr je refais un film et je ne jouerais pas dedans". C'est trop agréable, confortable, jouissif, de diriger ces petits personnages de l'extérieur.


Vous faites donc une tournée pour présenter votre film... Vous êtes même allée plus tôt montrer votre film directement chez les gens qui ont financé le projet... Quelle est votre relation avec les spectateurs ? Quel bilan faites-vous de leurs réactions ?

I.M. : Chez l'habitant, c'était avant même d'avoir un distributeur, j'étais trop impatiente de partager le film. Beaucoup de gens demandaient où ça en était, et je ne pouvais pas donner de réponses car je n'en n'avais pas. Je m'étais dit "Qu'à cela ne tienne, je prends mon ordi et je vais y aller"... Ce qui est fou, c'est qu'il y en a certains qui appréhendent, mais globalement ils sont très satisfaits, ils trouvent leur compte, retrouvent une Solange qu'ils aiment, et découvrent un hors-champ qui satisfait un espace irreprésentable sur Internet. L'accueil est globalement très très bon, bienveillant. Je cherche des contradicteurs... mais parmi ceux qui ont financé le film ou le public de fans, il n'y a pas vraiment de voix dissonantes. Pour l'instant, c'est tout jeune. Il y a un certains mépris d'une critique qui ne se donne pas la peine de voir le film - il y a aussi trop de films, on peut parler de ça... Là où le film fait un peu débat, c'est sur l'apport de Youtube dans le film, le passage où on voit Solange se mettre à Youtube. C'est pas vraiment dans le pitch, et c'est une surprise pour certains, certains sont réjouis, d'autres sont déçus parce qu'ils auraient aimé être vraiment ailleurs. Il y a aussi à ce moment-là une ellipse un peu compliqué à gérer pour un spectateur lambda, ça fait un peu débat... 

Un des acteurs, l'ex-petit ami belge dans le film, pour lui le film était déprimant au possible, il était au bord des larmes en disant "Mais qu'est-ce que tu m'as fait faire ?!" - après c'est particulier, je l'avais vu dans un petit film belge, c'est un camionneur qui fait ça à côté, et il avait beaucoup bu quand je lui ai fait découvrir le film, donc bon ce n'était peut-être pas le spectateur le plus fidèle, il s'attendait peut-être à une comédie plus classique. Il avait souffert sur le tournage, je n'allais pas bien et il était comme une éponge, il a senti mes états d'âme. C'était assez cauchemardesque, notamment pour la scène de la baignoire : c'était la fin de la première semaine de tournage, j'étais dans l'impasse, je me demandais s'il fallait vraiment arrêter ce tournage, j'avais l'impression d'assister à un naufrage dont je me sentais hyper responsable, d'avoir mis tous ces gens dans ce bateau, je me rendais compte qu'il n'y avait pas de rames, pas de moteur, qu'il y avait un énorme trou au milieu... Après c'est l'histoire d'un tournage en général, quelque part il faut faire le deuil du fantasme d'un film, se coltiner la réalité des plans et des séquences et se dire "Bon ça sera pas ce dont j'ai rêvé" et j'étais vraiment dans la réticence, "C'est pas ce que je veux faire !", j'arrivais pas à le dire et je faisais souffrir des gens, en plus ils sont là sur leur temps, en plus en plus en plus... Cet acteur-là était venu de Belgique, il était dans le fantasme "Je vais faire mon deuxième film !", il me disait "Je me donne à toi" et moi j'étais là, pleurant dans les coins, il était démuni, c'était pas facile pour lui. Il avait tout pris pour lui, il croyait que c'était de sa faute... C'est lui qui l'a vécu le plus durement, c'est quelqu'un d'assez simple. Les autres ont compris mes problématiques internes et finalement, beaucoup, notamment l'ingénieur son, étaient surpris par le résultat, en bien. C'était expérimental, dans le sens où ils s'assuraient que le boulot soit bien fait, mais en termes de direction artistique, de déroulement, ils étaient tous paumés.

O.B. : Il faut dire que pas une seule prise disait la même chose que la précédente. Moi en tant que monteur, j'avais plein de possibilités. Même avec la fin avec le chat, qui n'était pas prévu à la fin...


Quelle était la fin originellement prévue ?

Dans le scénario, il y avait une scène dans un laboratoire où le personnage faisait des analyses sanguines, mais elle n'a pas été tournée. Et le dernier jour de tournage dans les catacombes, par rapport à l'actrice québécoise il devait y avoir une résolution par rapport au Québec, qui finalement n'a pas été tournée. Deux personnages ont été coupés au montage, la maîtresses du chat et le prof de la maîtresse du chat... Il y avait aussi ce prof de linguistique que je rencontrais par rapport à ces questions du Québec, une piste qui n'a pas du tout été gardée dans le film... Finalement j'ai trouvé cette scène de fin avec le chat, que j'ai tourné seule, c'est une prise où j'ai envoyé tout le monde sur la palier. Elle dit "Je préférerais être un chat si tu veux tout savoir", ça parle de la misanthropie de ce personnage, qu'on a forcé à être en compagnie d'autrui et qui finalement veut juste être un animal pour régler la question - ça m'avait tellement émue dans ce que ça dit, et c'est là qu'on peut penser que, par la forme ouverte, le film n'est pas si joyeux que ça, parce que ça redit ce que je suis en ligne : un personnage qui assume sa solitude et qui vit bien son isolement, qui au final ne se dit pas que la vie est mieux, "ayons des amis et sortons tous les soirs c'est comme ça que ça ira mieux" non c'est pas si simple. C'est la philosophie en creux qui se déploie, pour qui veut la voir.


Est-ce que le film reste alors une "comédie existentielle", comme cela est précisé sur l'affiche ?

Si si, je pense que c'est clairement une comédie, et là où je suis fière avec ces dialogues en surgissement, c'est de donner des séquences dont on ne sait pas où elles vont. Après c'est vrai que c'est un humour particulier, mais oui pour moi c'est clairement une comédie. L'"existentiel" donne bien un sens du rythme, c'est quelque chose qui se réfléchit, un humour en trois temps : le mot, l'impact du mot, et la réflexion. On rit des choses peut-être vingt minutes après, je sais pas, il y a ce temps de retard. "Existentiel" ça tempère, il n'y a pas mensonge sur la marchandise. Quand je parlais de Roy Andersson, pour moi c'est un peu ça. On a beaucoup apposé le mot "décalé" sur ce que je fais, c'est un peu rebattu et galvaudé mais c'est vrai... 

En fait mon père est roumain et j'aimerais bien aller dans le cinéma roumain - je pense à un réalisateur comme Corneliu Porumboiu où il y a ce genre d'humour - et je suis sûr que si Solange et les Vivants avait été roumain, on aurait fait plein de festivals. Et malheureusement dans le cinéma français, il y a des places, elles sont comptées, il y a des cotas. Il y a plein de choses de bien, mais un film au réalisme social aura la priorité sur moi par exemple dans des festivals où mon film sera considéré, avec raison, comme un film un peu narcissique, nombriliste, d'une petite parisienne youtubeuse qui fait son délire égotiste. D'accord. Je le réfute pas, mais ça vaut autant que d'essayer de faire pleurer dans les chaumières avec une histoire d'immigration - ou alors faisons de bons documentaires sur les migrants, ça je veux bien - mais ne nous faisons pas avoir par... bon ce sont des questions internes... j'ai des problèmes avec les films qui prennent des thématiques sociales pour que dans Saint Germain des Prés il y ait trois spectateurs qui gargarisent dans les salles... Je ne crois pas que la population qui souffre en France aille voir des films sociaux, les gens qui souffrent ont envie de divertissement, et les autres peuvent avoir envie de fantaisie et de formats qui sortent des films rebattus, déjà vus. C'est là que je suis contente qu'on ait bougé un peu les lignes, parce que notre modeste distribution est vraiment atypique, ce sont les spectateurs qui ont demandé le film. C'est dire qu'il y a un public pour des objets... bizarres.


Vous avez sorti cette vidéo où vous repreniez tous les commentaires très virulents, ultra-violents, de vos détracteurs... Avez-vous eu de telles réactions sur votre film ? Face à votre réalisation et plus généralement, comment appréhendez-vous la critique ?

I.M. : Il y a une certaine presse qui juste ne regarde pas le film, "Oh elle vient de Youtube, c'est pas si facile cocotte de faire un film, retourne à l'école", il y a quelques critiques méprisantes comme ça de gens qui disent "je passe", bon. Une m'a dit que c'était sur-écrit... ce qui montre qu'ils n'ont pas lu le dossier de presse, ils ne prennent même pas la peine de s'intéresser à la démarche, c'est tellement absurde de dire pour un film fait d'impros qu'il est sur-écrit, c'est juste lamentable, pas professionnel. Pour moi qui ait mis deux ans à le sortir... Je suis contente parce que quelque part tu peux ressortir cette critique comme un trophée, le type est juste dans le choux. 

O.B. : C'est comme Gaspar Noé avec Seul Contre Tous, il avait mis toutes les critiques comme trophée. Aujourd'hui aussi. C'est juste pour souligner l'absurdité de celui qui dit que c'est sur-écrit alors que tout est improvisé, y compris la voix-off, c'est débile. Moi je l'ai monté, je sais, j'avais le scénario, c'est délirant, ça montre une certaine orientation de certains critiques qui rêvent que tout est écrit, à l'accroche près; c'est merveilleux !...

I.M. : Peut-être juste parce que j'ai dit que je n'ai pas envie d'être là, juste parce que j'articule un peu plus, c'est entre le café et le croissant, oups au suivant... Je me souviens, quand j'ai commencé la campagne Ulule, là ça se gargarisait, les mêmes haters qui me lancent de la haine sur les réseaux, qui disent "Un film de Solange, jamais je n'y irais !", "Au secours, que deviens le monde !"... Ils sont pas allés le voir, c'est peut-être aussi un tel effort de se rendre en salle, d'acheter un billet...

O.B. : Peut-être quand il sortira sur Internet, quand il sera disponible en VOD "et" au piratage... il y aura peut-être même un achat TV, on n'en sait rien.

I.M. : Et ça fait un an que je vois Solange et les Vivants avec "torrent" dans les recherches, donc il y a un public de pirates... Non la haine... sur Youtube je touche des gens que je ne devrais pas toucher quelque part, à qui mes vidéos ne s'adressent pas. Des gamers, des gens d'Internet, on parle de moi, ils se demandent "Qu'est-ce que c'est ?" et on voit qu'ils ne sont vraiment pas outillés pour comprendre, même pas la distanciation d'un personnage qui est un peu lent. Il y a vraiment des gens qui me demandent si je suis débile, si j'ai un handicap moteur, il y a des gens qui ne sont pas capables de faire la différence entre le jeu et la réalité. C'est pas que je suis élitiste, loin de ça, mais c'est un peu élevé ce que je fais, fatalement quand je parle de nudité, quand je me pose dans l'histoire de l'art, du nu, pour eux c'est juste le porno qu'il y a à côté dans l'autre onglet, pour eux je suis juste prête à bouffer de la bite comme ils me disent. C'est vraiment le choc des cultures, ils sont jeunes - pas tous - et il y a ce côté "pourquoi elle, moi aussi je peux le faire", un peu de frustration, et aussi la question de l'argent, les gens pensent que je me fais des millions et c'est pas du tout le cas... cette question occulte des revenus sur Youtube... Il y a tout ça qui se mélange, la facilité de l'anonymat, le sadisme ordinaire, je sais pas. Et finalement quand on sort un film, comme j'expliquais tout à l'heure, on a quand même le filtre du producteur, du distributeur, de l'exploitant, qui font finalement qu'on est plus protégé que sur Internet. Les gens osent peut-être moins facilement parce qu'ils payent, ça a une valeur.

O.B. : Quand le film sera en distribution gratuite, parce que forcément il sera piraté, tu retomberas peut-être à nouveau sur des crétins.

I.M. : Mais là ça fera de la pub. Je vois pour certaines vidéos, ça fait de la notoriété, le nom circule et ça fait des vues. Je les dis à mon chien tout ce qui me tombe sur la tête dans la vidéo, et j'ai eu des messages de comportementalistes canins qui me disaient que mon chien ne s'en remettraient jamais. Le revers d'Internet. Il y a aussi quelqu'un qui a vu dans le film le manteau de fourrure que porte ma mère et ne veut plus me parler, parce que je montre un manteau de fourrure et c'est cruel. Pareil pour les kebab, "toi salope ne dis pas du mal des kebab, d'où tu sors toi ?"... Internet c'est le puits sans fond des débats.

O.B. : C'est grave. Enfin c'est grave, oui et non. Les choses s'équilibrent, c'est très difficile d'avoir du recul par rapport à ça, le débat est ouvert malgré tout, la parole est libre. Est-ce que c'est mauvais ? C'est difficile, avec toute la haine qu'on ramasse. 

I.M. : Le problème c'est que la haine fondée, c'est des gens qui font une allergie à mon identité, "elle est surévaluée, arrogante, bourgeoise"... Va expliquer que ton père est immigré roumain, je vais pas faire un concours de malheur non plus.


Vous avez fait sur Youtube cette performance "Léa C Dur", le visionnage marathon de la filmographie de Léa Seydoux... Tout d'abord, qui est derrière cette performance, Ina ou Solange ?

C'est la grande question... C'est clairement plus Ina, puisque ma rencontre avec Léa Seydoux date de bien avant Solange, mais c'est la plate-forme de Solange qui m'a permis de faire ce genre de performance.


Dans la vidéo bilan de cette performance, vous dites : "Le cinéma n'est peut-être pas l'art qui me fait le plus vibrer, et ça fait du bien, ça remet les choses en perspective"... Si pour vous les choses ont vraiment été remises en perspective, comment voyez-vous, avec le recul, votre incursion au cinéma, votre réalisation ? Qu'est-ce qui en ressort ?

Je ne sais pas. Clairement le marché n'attend pas un film de moi. Et je n'ai pas envie de faire un film pour le marché. Après ce marathon Léa Seydoux je parlais plus en tant que comédienne, j'enviais le petit rêve de princesse de Léa Seydoux. Je l'avais rencontré, je pensais que ce passage à Cannes serait le début de quelque chose et ça ne s'est pas fait... Simplement il y a deux postes en tant que comédienne et en tant que réalisatrice. En tant que comédienne, les rôles féminins qui me font rêver aujourd'hui ne sont pas si nombreux. La majorité de ce qu'a incarné Léa Seydoux me désespère, elle a fait je crois cinq soubrettes dans les 27 films. Cinq soubrettes quoi. D'accord il y a Le Journal d'une Femme de Chambre, mais faut le faire quoi. Les autres, c'est la bonne copine à un peu pétasse qui n'a pas de parents, la pauvre fille orpheline mais bonne, caution cul du film... D'une ça je n'ai pas vraiment l'emploi, le physique, je n'ai pas très envie, éthiquement ça me pose problème. Deux rôles d'elle m'ont fait rêver : le Woody Allen Minuit à Paris pour ce qu'elle incarne dans le film, la parisienne - on dit souvent que je suis plus parisienne qu'une parisienne, j'ai forgé mon langage, je vis dans ce quartier - ça dans l'imagerie Allenienne ça m'a fait fantasmer ; et le Christophe Honoré La Belle Personne, parce que c'est une certaine tradition du cinéma français, très inspiré Nouvelle Vague, j'aime sa façon de travailler avec les acteurs, là aussi on a l'impression d'un surgissement qui dépasse l'écriture, ça ça m'excite encore. J'aime bien Bonello, mais j'aime pas son rôle dans Bonello, je trouve que Bonello a du mal à écrire pour les femmes...

Ce que j'aimerais en tant qu'interprète, ce serait qu'on me donne copié-collé le rôle d'un mec. Je pense que c'est ce qui faut faire pour que les femmes aient des rôles intéressants. Que ce ne soit pas que des scénaristes hommes qui écrivent pour des femmes. Juste qu'on dise "Écoute cocotte, j'ai écris ce rôle pour Pierre Niney, voilà c'est pour toi". Qu'on donne des rôles principaux masculins à des femmes, qu'on arrête que des hommes écrivent pour des femmes - pas tous - des rôles de faire-valoir, ou la petite histoire d'amour qui va faire en sorte que le public féminin va se déplacer dans les salles... C'est compliqué de trouver des rôles féminins qui m'excitent.

Et pour faire un film, c'est trop long, et cher. Ce qui me donnera envie maintenant, ce serait éventuellement des collaborations excitantes. J'aimerais bien partir du scénario d'un autre, ça pourrait me tenter, c'est une fraîcheur, c'est une découverte, et c'est un scénario qui aura passé les étapes laborieuses du début. Pourquoi pas. Après je ne pense pas être vraiment excitante pour un producteur, j'ai pas non plus prouvé que j'étais une réalisatrice hors pair, ce sera à eux de trouver où est ma force... Dans un genre de cinéma décalé, j'aime beaucoup le cinéma de Quentin Dupieux par exemple, mais lui il va faire ses films ailleurs, il est passé par la pub, c'est encore une autre façon de financer. Je ne sais pas quelle place il y a pour les films différents. Là j'ai l'énergie de faire cette promo et cette tournée, mais je ne sais pas à quel point on peut donner et recevoir peu, à quel point on peut se fatiguer... Je vois ce que fait Lucille Hadzihalilovic, qui a sorti son deuxième film Evolution après dix ans, Marina de Van dont j'aime le cinéma aussi, qui se prennent des raclées... Je veux pas réécrire les trucs pour qu'ils ne me ressemblent plus à la fin, et me dit que je dois le faire mais j'ai juste plus envie. Tout ça pour ça, à quoi ça sert... Il y a désillusion, même si ça continue à faire rêver parce qu'on aime voir des films. Mais la lumière n'est pas simple, pour se projeter un peu, la motivation, je suis un peu désenchantée.


Y a-t-il des cinéastes, des films que vous portez dans votre cœur et qui vous ont influencé pour Solange et les Vivants ?

Oui Chantal Akerman, Alain Cavalier et Le Filmeur, j'aime aussi beaucoup Kaurismäki mais malgré les comparaisons c'est beaucoup plus abouti que Solange... Roy Andersson, Vincent Gallo dans Brown Bunny par exemple... Luc Moullet avec Anatomie d'un Rapport... Le rapport de Godard au scénario m'a beaucoup décomplexé, il n'écrivait pas beaucoup. Pour les films que j'aime Une Femme est une Femme, ça faisait moins de vingt pages. C'est une méthode très rafraîchissante dans laquelle je m'inscris. Après je ne pense pas que Solange et les Vivants soit un film Nouvelle Vague... Récemment j'aime beaucoup dans les cinéastes femmes Miranda July, Lena Dunham dont le premier film Creative Nonfiction est assez chouette, et son travail sur la série Girls même si c'est beaucoup plus de moyens, ces femmes qui explorent autre chose que des sujets de femmes... En plus ça me fait rire que Créteil et son festival Films de Femmes aient boudé mon film, et qu'ils fassent une affiche d'une femme en talons avec un gant de boxe... Je suis allergique à ça, je trouve ça horrible. J'ai l'impression de montrer de manière très douce des personnages masculins, pas stéréotypés, où je glisse un peu du discours militant en douceur par l'humour et le burlesque, des représentations comme ça hors des canons, des stéréotypes des rapports - Denham et July font pas mal ça. J'aime aussi beaucoup Albert Serra, qui a tourné son premier film avec Don Quichotte Honor de Cavalleria en DV, très très beau, mais qui, lui, est en festival parce qu'il est catalan ! Je le dis je vais aller faire mon film en Roumanie, quoi ! Il faut que je fasse un film afghan ou Solange au Congo. J'ai l'impression que la caution ethnique est très forte. Alors que moi j'adore la langue française et j'ai envie de m'inscrire dans cet héritage-là, qui est un peu boudé aujourd'hui.


Malgré le désenchantement, avez-vous la petite lumière d'un autre projet pour le cinéma ? Ou pour un autre art ?

J'ai envie d'un spectacle, un seul en scène, j'en parle depuis assez longtemps. Mais il y a toujours le problème de trouver les bons collaborateurs. Donc ça j'y pense, j'en ai envie, c'est de l'art vivant au premier sens du terme, même s'il faut trouver une production, des lieux de spectacle. Le contact performer-spectateur reste le contact le plus pur qui soit. Je continuerais à travailler à base d'improvisation, ça reste mon dispositif de prédilection. J'ai envie de ça sans doute avant un prochain film. Dans longtemps.


Pour finir, quels ont été vos derniers coups de cœur au cinéma ?

J'ai beaucoup aimé La Tour de Contrôle Infernale ! L'année dernière j'ai beaucoup aimé le film d'Eugène Green La Sapienza, Love de Gaspar Noé, le film d'Antoine Barraud Le Dos Rouge... Pour La Tour de Contrôle..., Eric Judor est clairement influencé par Quentin Dupieux. Je n'avais pas vu le premier, je l'ai vu après, je l'ai trouvé vraiment nul. Mais j'étais seule dans la salle et j'étais la seule à rire, pour moi c'est un humour très naïf, très pur, débarrassé de sexisme et de scato et de cynisme, de tout ce qui fait un peu l'humour d'aujourd'hui, l'humour Canal tout ça. Il y avait une pureté dans ce film, une joie, ils sont des enfants. On partage le même compositeur, c'est Tahiti Boy qui a aussi fait la musique, et formellement je trouve ça très beau, il a fait des effets par moment ça fait Wallace et Gromit, en pâte à modeler. On se demandait pourquoi ça n'avait pas marché, il y a plein de facteurs qui me dépassent. Moi je vais pas voir des comédies françaises, ça me décourage dès l'affiche, mais là j'avais vu le portrait dans Les Inrocks, il y a Philippe Katerine que j'adore... Fallait que j'y aille et ça m'a rafraîchit, c'est brut, c'est bête. Je suis très exigeante sur des films de mecs, et je suis épatée que ce duo de mecs amènent - bon "un" rôle féminin - un rôle vraiment féministe, elle est super, Marina Foïs. C'est candide, pur, frais, c'est pas non plus un grand film mais en terme de comédie française... Je sais pas si c'est moi qui suis complètement à l'ouest. Après je pense qu'il a été mal marketé pour le mauvais public, je comprends pas trop le business de tout ça, mais c'était une bonne surprise. Je veux jouer avec Eric Judor, je veux faire un couple ! Je suis sûr que lui et Solange ce serait trop bien. 


Merci au CGR Castille et à Mehdi J. Belhadj pour l'opportunité, à Ina Mihalache pour son courage à la troisième interview d'affilée, à Olivier Brunet pour son intervention, à Alain Blondeau pour l'aide à la capture sonore, et enfin à Milady Avé qui m'a fait découvrir le monde de Solange.



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