Critique : Bridge of Spies / Le Pont des Espions


D'un fait réel au cœur de la glaçante confrontation américano-soviétique naît une collaboration qui relève de la légende : dans Bridge of Spies, les frères Coen excitent avec brio l'humanisme de Spielberg, une leçon de narration aussi grande que la sacralisation contrastée de l'image. Mal vendu dans son cadre promotionnel, le film livre finalement un parfait équilibre de l’ambiguïté si cher à Joel et Ethan, du pittoresque au dramatique avec un sens savoureux du dialogue mais aussi de la caractérisation des personnages - à l'image d'un simple nez qui coule, reniflement répétitif d'abord truculent puis progressivement lourd de sens. Il est autant plus fort de constater que Spielberg continue d'épouser, après Lincoln, l'aura classique aussi exigeante que maîtrisée de la forme, comme par exemple ces dix premières minutes magistrales de chasse au faux-semblant, sèche, radicale, ne demandant jamais l'illustration musicale du nouvel accompagnateur Thomas Newman. On regretterait presque que tout cet équilibre se perd un peu dès que l'on atteint le mur berlinois, là où le jeu d'échecs est pourtant le plus appelant, probablement pour mieux mener à une ultime séquence saisissante où Tom Hanks, à son sommet, livre un regard bouleversant sur un champ/contre-champ qui ne l'est pas moins. Élégant cinéma disparate où la raison affronte la guerre idéologique, Bridge of Spies crie sa foi douce-amère en l'humanité dans cette trouble histoire du siècle dernier qui fait viscéralement écho aujourd'hui. 


Commentaires

  1. Quelques longueurs, un poil trop manichéen. Mais Spielberg se montre une fois encore comme un brillant conteur d'histoire. Et, mon dieu, quelle réalisation !

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    1. Ah j'ai pas ressenti ce côté manichéen, justement avec cette subtile touche pittoresque. Peut-être plus dans la seconde moitié, oui. Mais nous sommes d'accord, quelle narration, et quelle mise en scène !

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  2. Pas de manichéen pour moi non plus, surtout quand on voit le portrait tout sauf reluisant des agents de la CIA comme des juges. Le personnage de Tom Hanks est quasiment seul face à des décisions qui devrait être joué par l'Etat. L'Homme debout. Tom Hanks est tellement rare que quand il revient il ne fait pas les choses à moitié et Spielby m'avait grandement manqué surtout après le poussiéreux Lincoln. Un très beau film et particulièrement humain. Le portrait de l"agent communiste" en est la preuve.

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    1. Poussiéreux est un mot un peu dur pour définir Lincoln, mais Spielberg y respectait tellement la figure de Lincoln qu'il a réalisé son œuvre la plus exigeante. Mais nous sommes d'accord sur Le Pont... beau et humain.

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    2. J'ai eu énormément de mal avec Lincoln, vraiment pas adhéré au rythme ni au récit.

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  3. Encore une page d'Histoire magnifiquement enluminée et illuminée par Steven Spielberg. Je te rejoins totalement sur le double regard, champ contre champ, particulièrement pertinent dans le cadre de la Guerre Froide. Et quelle mise en scène en effet !

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    1. Nous sommes d'accord ! Quelle mise en scène, ça relève du prodige. Hâte de voir ce qu'il va nous faire avec le Bon Gros Géant.

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