Paroles de Réalisateur : Entretien avec Ron Krauss



Rencontre avec Ron Krauss, auteur/réalisateur de Gimme Shelter
présent à l'avant-première du film le mardi 28 octobre au CGR Castille de Poitiers



Tout d'abord, pouvez-vous revenir sur le contraste de votre carrière, les pubs et les clips, un court-métrage pour Disney (Puppies For Sale), la science-fiction (Alien Hunter), et un cinéma plus social centré sur de jeunes personnages et des intérêts humains (Rave, Amexica, Gimme Shelter) ? Quelle est votre évolution en tant que cinéaste à travers toutes ces expériences ?

C'est un trajet très vaste... La plupart de mon travail, hormis le film de science-fiction qui était une commande et que je n'ai pas écrit - bien que je l'ai réécrit - n'a pas vraiment été fait dans un conscience sociale, mais plutôt axé sur les intérêts humains. Même le film de S-F, en fait, où l'alien n'est pas le bad guy, c'est nous, c'était le twist.

J'ai commencé dans le design, l'illustration, dans une école d'architecture. J'ai été diplômé, et j'ai eu mon premier job auprès de Roger Corman, célèbre pour ses productions de série B et qui a fait démarrer la carrière de beaucoup de réalisateurs comme Ron Howard, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, James Cameron... et des acteurs aussi, Stallone, Nicholson... J'ai commencé dans le département artistique, j'étais vraiment enthousiaste de faire partie de cette histoire. Je me souviens avoir juste attendu 6 mois, même bénévolement on ne pouvait pas avoir de job là-bas. Puis j'ai fait mon bout de chemin, à la cantine, aux lumières, aux caméras, à l'assistanat de réalisation, on y faisait de tout. Et j'ai fini par y faire mon premier film, moins de deux ans plus tard. 

C'était le milieu des 80's, une toute autre époque, tout le monde tournait sur pellicule, il n'y avait pas le numérique - j'ai d'ailleurs testé l'une des premières caméras numériques, qui mesurait presque un mètre... Cela comptait donc cher de commencer à faire des films. Alors j'ai débuté dans des formats plus courts. Comme beaucoup des réalisateurs d'aujourd'hui - j'étais plus jeune qu'eux - David Fincher, Michael Bay. Dans les pubs, les clips vidéos... Je me souviens d'une célèbre compagnie nommée Propaganda, où j'ai croisé tous ces réalisateurs. J'ai passé quatre à cinq années à faire des pubs et clips, pour beaucoup d'artistes populaires, Nas, Guns N' Roses, Whitney Houston... Et puis vers 1997, j'ai écrit mon premier court-métrage, Puppies For Sale. C'était étrange, plusieurs cinéastes faisaient énormément de courts avant de faire des films, et c'était mon premier, je n'y connaissais pas grand chose côté business. Ce court-métrage a été diffusé dans plein de festivals à travers le monde. Je ne savais pas à quel point c'était compétitif, je n'arrêtais pas de gagner des prix. Je n'y allais jamais, et je recevais constamment des trophées par courrier, d'Italie, d'Uruguay, de Berlin, de partout. Je me disais "Super, un autre trophée". Je ne savais pas que ça avait une quelconque importance. Et j'ai réalisé plus tard que qu'il y avait énormément d'autres cinéastes, que c'était compétitif... Jack Lemmon joue dans ce court-métrage, un des plus grands acteurs américains, et c'est lui qui m'a donné ma plus grande opportunité. J'avais écrit ce petit scénario, et je l'ai envoyé à Jack Lemmon par fax. Et un jour il m'a appelé pour me dire "J'adore ce scénario, faisons-le !". Il a été diffusé dans les salles, projeté avant certains productions Disney - ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps.

Ce qui m'a amené à faire mon premier long-métrage, et le reste est venu tout seul. J'ai continué de travailler, écrire, réaliser, j'ai produit quelques séries tv, Chicken Soup For the Soul, et aussi une série de documentaires... Je me suis retrouvé très connecté aux intérêts humains, aux films sur les gens, les spectateurs y répondaient très positivement, comme Puppies For Sale, et au travail que je faisais dans ce monde-là. J'ai fait un film juste avant Gimme Shelter, Amexica, sur les enfants et le trafic humain. Quelqu'un a vu ce film et m'a contacté pour les Nations Unies, qui ont honoré le film, et m'a parlé de cette femme qui dirige des refuges, sur lesquels se base Gimme Shelter.



Revenons brièvement sur Alien Hunter... Vous dites que c'était un film de commande. Pourquoi s'est-on dirigé vers vous ? Pour quelle raison avez-vous accepté ce projet ?

J'étais à Cannes, où était diffusé mon premier long-métrage Rave, et des personnes sont venus me voir, des producteurs de chez Sony. Ils m'ont parlé d'un projet qu'ils voulaient faire, ils connaissaient mon cursus dans le design, et quand ils m'ont donné le scénario, je leur ai dit "Non" à plusieurs reprises. Je ne connaissais rien aux aliens, aux vaisseaux spatiaux. Je voulais faire des films à propos des gens. Mais ils m'ont demandé encore et encore... Des mois sont passés, et ils n'avaient toujours personne pour le film. Il y avait alors une grève des scénaristes, personne ne travaillait, et ils m'ont proposé beaucoup d'argent. J'étais encore jeune. Je leur ai donc dit que, avec un bon acteur, je serais peut-être intéressé à faire quelque chose de différent. Et James Spader est arrivé. Il a dit qu'il voulait travailler avec moi, et j'ai dit "Ok, faisons-le". C'est un excellent acteur, encore aujourd'hui il reste très populaire aux États-Unis, avec Blacklist notamment. C'était une bonne collaboration. Et j'aime le film. Mais pas son titre. Quand ils ont écrit le scénario, ils pensaient faire une série B. Et moi, dans mon esprit, j'étais plus ambitieux, faire quelque chose comme Rencontres du Troisième Type, The Thing... Et j'avais conçu tous les décors, tout était artisanal. J'aime beaucoup ce film, pas le titre, et c'était très intéressant.



Qu’est-ce qui vous motive à faire ce cinéma sur les intérêts humains ? Comment souhaitez-vous placer le spectateur face à ce genre d'histoire ?

C'est intéressant, "comment" faire un film sur le trafic humain, sur les refuges pour sans-abris. J'ai cette technique que j'ai pratiqué plusieurs années, depuis Puppies For Sale - le même genre de film - c'est-à-dire poser les spectateurs très près des personnages. Pour qu'ils puissent vivre un peu cette expérience, un monde où ils n'ont probablement pas vécu. Je suppose par exemple que vous n'avez pas vécu dans un refuge. J'y ai vécu quand j'ai écrit le scénario de Gimme Shelter. J'ai pensé que c'était nécessaire, et effectif, pour les spectateurs de transmettre la lutte de ces jeunes femmes, de prendre cette mesure, de leur faire mieux comprendre et de leur traduire ce monde du mieux que je pouvais... Pour Amexica j'étais au Mexique, j'ai suivi des organisations de trafics humains. Des victimes des ces trafics ont travaillé sur ce film, pour le rendre crédible. Ils ont dit que ce film donnait les sensations les plus réalistes sur le sujet. Quand vous voyez ce film, c'est sur les sensations... C'est la même chose pour Gimme Shelter. J'ai vécu dans le refuge, on y est retourné et on a tourné là-bas, Vanessa Hudgens y a vécu, avec les filles, et quatre d'entre elles jouent dans le film, avec leurs bébés.

Il n'y a pas de messages dans mes films. Je n'ai pas de point de vue spécifique. Je ne suis qu'un observateur, et j'aime poser ce que j'observe devant le regard des spectateurs. Leur faire voir "voilà ce qui arrive dans notre monde". On fait tous quelque chose, vous vous êtes journaliste, lui est photographe, vous travaillez, et c'est pour vous montrer l'autre côté de la vie, comment les personnes luttent. Quelque part, ouvrir les yeux sur ça c'est aider les gens, car les personnages de ce film sont très près proches de vous et moi. Ils sont presque nous. On a un boulot, on travaille là maintenant, mais peut-être pas dans dix ans. C'est peut-être nous dans ce film... Aux États-Unis il y a eu cette récession, très difficile, et beaucoup d'américains vivaient salaires sur salaires, s'ils perdaient leur job ils n'avaient plus rien pour prendre soin de leur famille. Beaucoup de gens ne savent pas ça. Quand l'économie s'est effondrée, beaucoup de personnes ont perdu leur travail. Beaucoup de familles se sont brisées. Et ceci est le nouveau visage des sans-abris. Pas le cliché du vieil homme ivre dans les rues, mais vous, moi, n'importe qui, les gens normaux. C'est ce dont parle ce film, la famille, les dures épreuves que les gens passent, et la diversité du mot famille, les mères seules, les pères seuls, les familles d'accueil, l'adoption, tous ces différents sentiments et émotions dont on ne connait pas vraiment l'histoire. Je ne connais pas votre histoire, vous ne connaissez pas le mienne, on ne connait pas nos différentes expériences dans la vie. Mais ce film révèle ces sentiments, pour faire parler les gens. À chaque fois que je montre ce film, quelqu'un vient me voir et me dit "C'est mon histoire", bien que chacune de leurs histoires est différente. Chaque personne le voit différemment, y voient des choses différentes. Ça parle de différentes facettes de la vie, c'est universel. Les émotions humaines sont universelles, dans chaque pays, la famille est universelle, partout. Voilà pourquoi je fais ces films, sur l"humanité, la compassion, c'est pour tout le monde.

C'est plein d'espoir, c'est positif, on a besoin de ces films dans notre société. Pas que les films sur des meurtres, sur des sauts d'immeubles en immeubles, des fusillades, des explosions... ce sont aussi de bons films, mais... Je vais vous raconter quelque chose : j'étais à Paris hier, je vois une affiche, The November Man, Pierce Brosnan avec un flingue. Vous voyez ces affiches qui se déroulent... Donc Pierce Brosnan avec un flingue, l'affiche se déroule, et on a John Wick, Keanu Reeves avec un flingue. La même affiche, la même image, juste deux mecs différents. Des flingues avec des visages différents. La même histoire. Ce sont des films funs, mais ils n'aident pas, ils ne nous touchent pas, ne nous avancent à rien. Ce ne sont que des choses mineures, qui nous font nous échapper. J'aime ces films. Mais je me sens plus utile à faire les films que je fais. Je suis beaucoup moins payé, mais ça me fait me sentir bien mieux. 

Il y a cette question d'influence du cinéma, est-ce que le cinéma change la vie des gens, la culture. Je peux vous dire que 100% des films le font. Même si Hollywood dit que non. Beaucoup de films sont très violents, et ils disent que cette violence n'affecte pas les gens, mais je pense que si. Je vais vous raconter une brève histoire : j'étais aux Nations Unies, le 11 septembre dernier, où ils ont diffusé Gimme Shelter. C'est la seconde fois que je vais parler là-bas. Après les sessions de questions/réponses, les commentaires, une femme s'est levée devant deux cent personnes, et m'a dit "À cause de vous je suis grand-mère". Je suis devenu nerveux, je ne savais pas de quoi elle parlait. Elle me dit "J'ai une fille, elle est devenue enceinte, elle ne voulait pas d'enfant et elle était contre ça". J'ai dit "D'accord", les gens font ce qu'ils veulent, je n'ai rien contre ça. Et elle me dit qu'elle est allée un jour dans une sorte de vidéoclub où elle a aperçu Gimme Shelter, et elle l'a louée. Après avoir vu le film, sa fille était finalement très enthousiaste d'avoir un bébé, et l'a nommé comme dans le film, Hope... Donc cette femme est grand-mère à cause de moi. C'est un parfait exemple pour montrer à quel point le cinéma peut être puissant, peut changer certaines vies, certaines modes, certains points de vue. Certaines personnes peuvent trouver une réponse dans un film. Les films affectent les gens, et mon devoir est de leur montrer un côté de la vie qu'il ne faut pas ignorer. Il y a plus de choses à voir là-dehors, des choses qu'il faut voir, qui nous aident, qui nous forment dans notre société. Il faut aider ces gens. Les films sont une inspiration, pour faire de grandes choses dans la vie, des choses positives. Comme par exemple ouvrir des refuges avec Gimme Shelter.

Gimme Shelter est basé sur une femme, qui dirige ces abris, qui était victime d'abus et sans-abris elle-même. Puis elle a réussi dans la vie, mais au lieu d'acheter une Ferrari, une grande maison, elle a décidé de prendre une maison et la transformer en refuge, pour aider les gens. Je ne dis pas que tout le monde devrait faire ça, mais c'est un incroyable exemple du désintérêt dans notre société. Et ce fut très inspirant de voir ça, pour faire ce film.




Vous avez passé plus d'une année entière au sein du foyer Several Sources Shelters pour préparer le film. Pouvez-vous revenir sur cette expérience, ses origines, vos intentions, et ses influences sur votre travail sur Gimme Shelter ?

Several Sources Shelters a démarré il y a 35 ans lorsqu'une jeune femme, Kathy DiFiori, mariée, trois enfants, était battue par son mari. Elle a dit à son mari "Si tu me bats encore une fois, je quitte cette famille". Et il l'a battu une nouvelle fois. Elle est donc parti, et s'est retrouvée sans-abris. Une femme sans-abris à cette époque, il y a trente ans aux États-Unis, ce n'était pas bon du tout, encore pire qu'aujourd'hui. Elle ne savait pas où aller, frappait de portes en portes, passait de canapés en canapés, cherchant de l'aide. Puis elle parvint à se remettre sur pied et trouva un travail. Et elle a réussi sa vie, et a acheté sa première maison. Elle se sentait alors très seule à l'intérieur, après tout ce qu'elle avait vécu. Le succès n'est pas venu à elle, elle a dû se battre pour l'avoir. Elle a donc décidé d'aider les autres et a ouvert ses portes aux sans-abris. Mais à cette époque, en 1981, l'état du New Jersey avait une loi, une vieille loi qui date de la guerre de Sécession, qui interdisait d'abriter plus d'une personne sans lien de parenté. Alors qu'elle travaillait, une des personnes qu'elle abritait l'appelle au bureau, et lui dit que l'État a fait une descente dans sa maison, avec la police, le F.B.I., qui sait. Ils ont tout emporté, fermé la maison et l'ont arrêté, lui disant qu'elle ne pouvait pas faire ça. Elle avait 10 000 $ - c'était beaucoup d'argent à l'époque - elle a engagé un avocat et a décidé de combattre l'État du New Jersey. C'était David contre Goliath. Elle m'a dit qu'elle était pétrifiée, elle ne savait pas quoi faire. Elle croit en Dieu, et un jour elle s'est mise à genoux, s'est mise à prier, à prier. Et elle a entendu une voix dans sa tête, qui lui a dit de contacter Mère Teresa. Cette voix devenait de plus en plus forte. C'était un peu stupide, c'était comme essayer de contacter le Pape, le Président, comment la contacter ? Elle ne savait pas quoi faire, et soudain, quelques jours plus tard, une amie à elle l'appelle. Elle demande à son amie où est son mari, et son amie lui répond qu'il est à New York, là où Mère Teresa a une soupe populaire. Elle a donc écrit un mot à l'adresse de Mère Teresa, et a demandé à son amie de lui donner. Et Mère Teresa est venue chez elle. Elles ont ensemble combattu l'État du New Jersey, et ont changé ses lois. Kathy a été honoré à la Maison Blanche par Ronald Reagan pour son travail. C'était il y a 35 ans. Depuis, Mère Teresa l'a aidé et a ouvert cinq refuges pour de jeunes adolescentes sans-abris, des adolescentes enceintes, et toutes les femmes sans-abris en général.

33 ans plus tard, je suis arrivé. Elle n'avait jamais fait aucune publicité, elle est restée anonyme. Je me suis introduit à elle, ayant travaillé aux Nations Unies, ayant aidé des gens. J'y suis resté pour voir de quoi il s'agissait, et j'étais fasciné par ce que je voyais, un magnifique monde de paix, pas ce dont on pense généralement des refuges. Kathy est devenue une mère pour ces femmes qui n'avaient personne, et utilisait son expérience pour les remettre sur pied. Elle les remettait sur les bancs de l'école, leur donnait des vêtements, de la nourriture, tout, de la part de donateurs. La première fois que j'y suis allé, ce n'était pas dans l'idée de faire un film ou un documentaire. Juste pour aider, comme bénévole. Elle m'a dit qu'elle n'en avait jamais eu depuis 35 ans, et que ce serait peut-être une bonne occasion pour leur histoire. Je voyais sur les murs toutes ces photos avec Mère Teresa, avec le Président, toutes ces innombrables femmes et enfants qu'elle a aidé, et c'est là que je me suis dit que quelqu'un devait raconter cette histoire tellement inspirante. C'est une superbe histoire de compassion humaine. J'ai donc commencé à filmer les filles qui étaient là, capturer leur histoire - dont certaines images que l'on voit au générique de fin - j'ai dû enregistrer 200 heures d'images, une cinquantaine de filles.

Et un jour, il devait être six heures du matin, une jeune fille frappe à la porte du refuge. Sans manteau. Il neigeait dehors, il devait faire dans les -15°C, vous versiez de l'eau dans un verre et elle gelait tout de suite. Je la vois sur le pas de la porte, je lui dis "qu'est-ce que tu fais là, rentre à l'intérieur". Je croyais qu'elle vivait déjà là. Quand Kathy est revenue, elle était très en colère contre moi. Je n'y travaillais pas, je ne pouvais pas laisser une étrangère rester dans le refuge. Ça pouvait être dangereux. Elle me criait dessus, mais je lui répondait que cette fille n'avait nulle part où aller, elle avait besoin d'un toit. Kathy l'a donc interrogée, puis a vérifié si elle avait des chambres de libre. Elle est revenue vers moi et m'a dit "il nous reste un lit, dis-lui". Je suis allé le dire à la jeune fille - son nom était Darlisha - qu'elle pouvait rester, elle s'est alors levée et m'a serré si fort qu'elle a failli me faire m'évanouir. Elle m'a tellement touché, jamais je n'avais ressenti ça. Je suis rentré chez moi, j'y ai réfléchi, et je me suis dit qu'il y avait probablement beaucoup d'autres jeunes filles comme elle, qui avaient besoin d'aide. Je me suis alors dit qu'un documentaire ne serait pas assez, qu'un film atteindrait beaucoup plus de gens. C'est là que j'ai eu l'idée de faire Gimme Shelter. Je suis revenu le lendemain matin voir cette fille, et elle n'était plus là. On l'avait emmené à l'hôpital, car elle avait parcouru beaucoup de kilomètres avant d'arriver au refuge, par ce temps-là, et elle était enceinte de trois mois. Son nom était Darlisha Doser, et l'histoire du film est principalement basée sur elle, et sur une autre fille, pour faire le personnage d'Apple. 

Darlisha est dans le film. Imaginez qu'un jour vous êtes sans-abris, et le jour suivant vous jouez dans un film hollywoodien. Quand j'ai engagé Vanessa Hudgens, nous sommes revenus au refuge, nous avons tourné le film là-bas, et quatre ou cinq des filles du refuge jouent dans le film avec Vanessa. Darlisha est afro-américaine, elle est très drôle dans le film, et très bonne. Très naturelle. Vanessa est devenue une de ces filles, elle a vécue dans le refuge avec elles.



Est-ce que certaines scènes et situations du film sont véritables ? Des moments que vous avez vraiment vécu, vu de vos yeux ?

Oui. J'ai écrit le scénario alors que je vivais dans le refuge. Quand vous voyez ces films qui disent "Basé sur une histoire vraie", il s'agit souvent d'une interprétation d'un fait qui est arrivé il y a plusieurs années. Et donc que ce n'est plus vraiment vrai, un peu artificiel. Là c'est différent. C'est basé sur une histoire vraie, mais c'est mon histoire. Quand je vivais dans ce refuge, j'écrivais alors que toutes ces choses arrivaient, fraîches. Ça arrivait au temps présent. Comme vous qui enregistrez ce que je vous dit. Tout ce qui se passe dans le film se passait quand j'étais là-bas.

Une de ces filles avait un père qui travaillait à Wall Street, elle est devenue enceinte et s'est retrouvée dans le refuge. Et l'autre part de l'histoire est l'histoire de Darlisha, l'histoire dans la rue et la mère qui abusait d'elle. La scène de la lame de rasoir, par exemple, est vraiment arrivée. Pas dans l'église, mais sur un parking. Je l'ai déplacé dans l'église. C'était un petit film et il fallait restreindre les scènes, donc ça arrive à l'église. Elle attendait sa fille sur le parking, elle s'est approché d'elle et "tchik" elle a découpée sa chemise... Mais Darlisha ne pouvait pas dénoncer sa mère à la police. Elle tenait encore beaucoup à elle. Et elle lui faisait trop peur. Elle a été interrogée, mais elle n'a pas voulu l'envoyer en prison.



La frontière entre cinéma et documentaire semble très fine dans votre film. Pourquoi avez-vous décidé d’aborder un tel sujet de manière cinématographique, et non pas documentaire ?

Je pensais d'abord le projet comme un documentaire, j'ai beaucoup filmé - ce que je commence à monter aujourd'hui - mais je voulais raconter une histoire qui paraisse aussi réelle que possible. J'ai donc voulu faire un film qui se ressente comme un documentaire. J'ai tourné le film en Super 16 - personne ne tourne en 16mm aujourd'hui - cela donne une texture âpre à l'image, beaucoup de grain, très différent du numérique ou du 35mm... La façon dont est éclairé le film est naturelle, les lumières venaient du plafond comme ici. Le 35mm crée une superbe texture, la profondeur de champ semble beaucoup plus proche, ça semble grand et plein. Le 16mm, c'est un médium plus petit, les négatifs sont plus petits, moins d'informations, la profondeur de champ est différente, et ça rend l'image beaucoup plus réaliste. La lumière était différente, les maquillages et coiffures étaient différents, tout ça donnent cette apparence, avec le choix constant de caméra portée qui suit constamment les personnages. Le sujet avait besoin de cet aspect documentaire. J'avais peur que si on ne l'abordait pas de cette façon, le film aurait été trop moralisateur, trop... "cheesy" (terme anglais pour mièvre, ringard)... comment dit-on ici en France ? "Cheesy"... "fromage" ? (en français)  Du "cinéma-fromage".




Avez-vous pensé à Vanessa Hudgens dès le départ pour incarner le personnage d'Apple ? Vouliez-vous une jeune actrice en contre-emploi, une idole des jeunes dans un rôle difficile ?

Au départ je ne pensais pas qu'une actrice pouvait jouer ce rôle. Il y aurait trop de jeu, de cabotinage. Je ne pensais pas qu'une actrice pouvait se transformer comme Vanessa l'a fait. Elle a eu confiance en moi, elle a foncé, elle a pris dix kilos, elle s'est coupé les cheveux, elle est allée vivre dans le refuge... Et elle m'a donné le temps dont j'avais besoin pour construire le personnage.

Au début je voulais une complète inconnue. J'allais dans les lycées, attendant un coup de cœur, comme pour les filles dans le refuge. Puis j'ai réalisé que j'avais besoin d'un certain jeu de professionnel pour comprendre, de la technique, pour créer le drame. Beaucoup beaucoup d'actrices ont auditionné pour ce rôle, toutes des actrices connues. Je ne savais même pas qui était Vanessa Hudgens, je n'ai jamais vu High School Musical. Un jour elle est venue, quelqu'un m'appelle et me dit "Vanessa Hudgens veut vous rencontrer"... "Je ne sais pas qui sait". Je réfléchis, je cherche, High School Musical... Je la rencontre, et elle était différente. Tout le monde l'avait enfermée dans cette image de Disney, mais elle voulait prouver qu'elle était plus que ça. Et ce qu'elle a montré... elle avait ce que beaucoup d'actrices n'ont pas, cet air plastronnant, exotique - elle est moitié philippine, moitié... allemande ou irlandaise, je ne sais plus... Elle était différente. Dans ses autres films, elle est très pure, comme Mickey Mouse, très pop. Un produit. Et lorsqu'elle m'a rencontré, elle avait les cheveux coiffés en arrière, elle montrait son ethnicité, sa diversité, celle de sa famille. Elle n'avait pas peur, et son audition était plutôt bonne. Je songeais à elle, j'ai alors pris sa bande avec celle de trente autres personnes qui ont auditionné pour le rôle, et je les ai envoyés au refuge. Les filles ne connaissaient personne, elles ne regardent pas la télévision, elles ne vont pas au cinéma - la première fois qu'elles sont allées au cinéma, je les y avais emmené, une fois par semaine... Et sur les trente personnes, elles l'ont choisi elle. Elles ne la connaissaient pas. Je leur ai dit que c'était elle que j'avais choisi également. C'était la confirmation, que c'était elle. Et elles avaient raison, elle est devenue totalement le personnage, elle s'est transformée pas juste physiquement, mais aussi émotionnellement. En même temps, elle était transformée en adolescente enceinte et en jeune mère, elle ne s'est pas seulement transformée en tant qu'actrice mais aussi en tant que personnage. C'est très difficile, comme vivre dans le refuge. Elle est tellement devenue ce personnage que je ne la reconnaissait plus, elle ne se reconnaissait plus. Elle est devenue une de ces filles du refuge. Elle a mis un mois pour se remettre du tournage. C'était profond.



Vanessa Hudgens, Rosario Dawson et Brendan Fraser offrent une performance particulièrement forte dans votre film. Quelle est votre approche de la direction d'acteurs ? Comment avez-vous dirigé les filles du refuge sur le plateau ?

Diriger les filles était intéressant, car elles n'avaient aucune expérience sur un tournage. D'abord elles étaient excitées, puis elles s'ennuyaient. Elles disaient "Wow, je ne réalisais pas que faire un film prenait autant de temps". Elles passaient dix heures par jour sur un plateau, ce n'est pas si excitant. Mais elles étaient naturelles, elle vivent dans le refuge, elles connaissent ce monde. Elles aidaient Vanessa... Je voulais qu'elles soient aussi naturelles que possible, qu'elles ne jouent pas, qu'elles vivent dans le moment. Le fait qu'on tourne dans le refuge leur rendait aussi la tâche facile, on tournait chez elles, pas dans un faux décor. Les caméras étaient petites, pas de lumières, tout était naturel pour elles. L'équipe technique était réduite, c'était petit. Mais j'étais nerveux, ces cinq filles qui n'ont jamais joué la comédie, en face de ces stars, Brendan Fraser, Rosario Dawson, je ne voulais pas que ça dérape, que je me dise "Qu'est-ce que je suis en train de faire ?" pendant que les gens me regardaient.

J'avais en tête le néo-réalisme italien. J'ai beaucoup étudié ce mouvement, les années 50 et 60, le cinéma italien, français. C'est très bon. Ça m'a aidé, j'ai voulu essayer. Depuis Puppies For Sale en 1998, cela fait 15 ans que je vis dans ce monde, développant mon style, et Gimme Shelter m'a permis de mûrir en tant que cinéaste. C'était un vrai challenge, et j'aime ça. Je ne l'aurais pas fait si ce n'était pas un challenge. Tous mes films l'ont été. Les acteurs n'ont pas mis cela en doute, ils ont compris que ces filles vivaient dans le refuge et ils le respectaient.



J’ai été particulièrement touché par trois scènes de Gimme Shelter : celle à l’hôpital où la mère d’Apple supplie sa fille de revenir ; celle où Apple donne naissance à sa fille ; et celle où le père d’Apple prend sa petite fille dans ses bras et pleure... Pouvez-vous parler de ces trois séquences où la parentalité explose émotionnellement ?

Pour la première, c'est intéressant car j'ai écrit cette scène originellement pour Brendan Fraser. Et je l'ai filmé. Une très bonne scène avec Brendan Fraser, où il raconte son histoire, beaucoup d'émotions entre le père et la fille... Et j'ai réalisé en montant le film que ça ne marchait pas, parce qu'il raconte l'histoire que l'on aura plus tard dans le film avec la lettre. Je trouvais que ça venait trop tôt. Alors je l'ai coupé - je ne le voulais pas mais ça ne marchait pas. En testant le film, Rosario était tellement bonne, tout le monde écrivait "On veut plus de Rosario !". Je me suis demandé quoi faire, et j'ai réalisé que c'était un très bon moment pour la faire revenir, car après l'accident de voiture, comme c'est elle qui a la garde légale, c'est la mère qu'on ferait venir, et pas le père. Le problème était qu'ils avaient fermé l'hôpital - c'était un an après le tournage. On a dû reconstruire le décor à Los Angeles, la salle d'attente, copiant ce qu'on voyait des lieux dans les rushs. Mais on avait aussi les plans sur Vanessa, amenée dans la salle en fauteuil roulant. J'ai donc utilisé des morceaux de la scène originale, un an auparavant, que j'ai mélangé avec la nouvelle scène. J'avais écrit une scène de 11 pages pour Rosario, je lui ai envoyé, elle a vraiment aimé la scène, et elle est venu d'Angleterre pour tourner la scène.

La deuxième scène, celle de la naissance de Hope... c'était puissant. On l'a tourné très tard dans la nuit, vers trois ou quatre heure du matin, avec le bébé sur le plateau. Il nous fallait vraiment la boucler en une prise, à cause du bébé, en plan-séquence. Vanessa a joué la scène jusqu'au bout, je n'ai pas dit "coupez", j'ai laissé Vanessa continuer encore et encore. Elle a commencé à pleurer, à pleurer, à pleurer... Je lui avais montré une vraie vidéo d'accouchement - quand je suivais les filles, j'avais filmé certaines des naissances des bébés. Et je lui ai montré la vidéo de l'accouchement de Darlisha. Après avoir accouché, elle pleurait, pleurait, pleurait, "Mon bébé ! Mon bébé ! Mon bébé !", elle l'avait fait. Donc Vanessa s'est basée sur du vrai. Toute cette lutte pour finalement avoir l'enfant, et en voyant la vidéo, Vanessa a pu récupérer toutes ces émotions.

Et la troisième, quand le père d'Apple tient le bébé... Brendan Fraser a fait du super boulot, il a compris le rôle. Ce qui fait marcher cette scène, vraiment, c'est tout ce qui n'est pas dit, les sentiments entre le père et la fille. J'ai laissé tourner la caméra très longtemps sur les visages, pour capturer les émotions, avec rien. La prochaine fois que vous verrez la scène, lorsque la caméra reste sur Vanessa, vous verrez qu'elle regarde son père et le bébé, et on voit tellement dans ses yeux. Il n'y a aucun mot et tout est dans les yeux. La distance, la colère... et dès que la conversation revient sur elle, elle reprend le bébé, car elle a beaucoup de ressentiment. Comme beaucoup de femmes qui sont dans cette situation. Elles ont beaucoup de rancune, ce qui n'est pas facile de laisser aller.



Les noms de certains personnages, Apple, Hope, Destiny, Princess… ont-ils une signification particulière pour vous ? Reliés à la vie, la foi ?

J'ai nommé le bébé Hope parce que... je crois que c'était le vrai nom d'un des bébés du refuge. Mais c'est un bon prénom parce que ça symbolise l'espoir, l'espoir est une chose magnifique. Et aujourd'hui j'en suis fier car beaucoup de personnes nomment leur bébé Hope maintenant, comme l'enfant dans le film.

Certains des noms viennent aussi du refuge, Destiny, Princess, une des filles là-bas s'appelait Princess, ce sont de vrais noms. Ils ne sont pas symboliques ou quoi que ce soit, ce nom des noms que j'ai entendu. Il y avait cette fille de Californie qui s'appelait Princess, Elizabeth du New Jersey, il y avait plusieurs Princess. Elles aiment ce nom. C'est un beau prénom pour une fille qui a eu des moments sombres, qui a lutté, s'appeler Princess sont alors comme un nouveau départ.



Pouvons-nous revenir sur les photos et vidéos dans le générique de fin ? Est-ce vous qui les avez filmés ? Pourquoi les proposer au spectateurs à la fin du film ?

Les photos qui apparaissent en premier à côté des acteurs sont les véritables personnages. Sauf pour la mère d'Apple, June, la vraie mère ne m'a pas laissé utiliser son image. Mais il y a la photo de Brendan Fraser et du véritable père, ils se ressemblent beaucoup. Il y a aussi le vrai père McCarthy à côté de James Earl Jones. À côté de Vanessa, il y a la vraie Apple, en tout cas l'une des vraies, l'autre joue dans le film, la fille du personnage de Brendan Fraser. Son enfant est aussi dans le film.

Après ça nous avons les vidéos. Les vidéos sont très intéressantes. Ce sont les images que j'ai tourné pour la partie documentaire que je voulais faire, au Jersey Shore. Vous vous souvenez à la fin du film, les filles veulent aller au Jersey Shore ? Elles y sont vraiment allées, c'est ce que montre la vidéo. J'aurais peut-être dû y intégrer un panneau de Jersey Shore, pour que tout le monde le comprenne.

Dans la troisième partie du générique, ce ne sont que des photos, de tout le temps où j'étais là-bas, de toutes les filles. Il y a même une photo de mes parents dedans, parce que le film parle de mères. Tout le monde à une mère. Tout le monde aime sa mère. Donc il me semblait logique d'y mettre mes parents. Puis tous les bébés et leurs mères que j'ai rencontré tout le temps que je suis resté là-bas. Il y a aussi quelques photos du plateau, notamment une avec Kathy DiFiori, une de Vanessa avec l'une des jeunes mères, son nom est Wanda. D'ailleurs, cette fille fait la doublure de Vanessa lors de la scène de l'échographie, lorsque le bébé bouge. C'est Wanda. Et le jour où l'on a bouclé le film, elle a donné naissance à son bébé. Parfait timing. Ça a marché parfaitement.



On sent une certaine évolution dans la variété des chansons utilisées dans le film. Comment avez-vous envisagé le rôle de la musique ?

Dans les chansons populaires, il y a Lana Del Ray, Mariah Carey, Jessie J, Céline Dion, et d'autres chansons... On a eu de la chance qu'ils nous laissent les utiliser dans le film. À l'origine, quand je réalisais le film, je voulais qu'il soit sans musique. C'est comme ça qu'est la vie, sans musique. Mais j'ai réalisé au bout d'un moment que je voulais que de jeunes personnes voient ce film. Vanessa Hudgens joue dedans, et il me fallait de la musique pour supporter le film, je pensais qu'utiliser des chansons le rendrait plus attractif pour les plus jeunes qui voulaient voir le film.

Pour la musique originale, il y a eu trois compositeurs sur le film : la plupart de la bande originale est composée par un homme venu d'Islande, Olafur Arnalds ; ensuite bien sûr Gustavo Santaolalla, qui a travaillé sur Babel, magnifique ; et puis un autre compositeur allemand, Paul Haslinger, qui a appartenu au groupe Tangerine Dream et d'autres groupes... J'ai mélangé ces trois sonorités dans le film, pour que cela soit différent d'une partition musicale classique. Elle ne suit pas le personnage, c'est plus pour l'arrière-plan, mais c'était très intéressant. 




Comment votre film a-t-il été reçu aux États-Unis, l'histoire de Gimme Shelter étant viscéralement liée à la crise économique et aux problèmes sociaux de votre pays ?

Je dirais qu'au début il y a eu un peu de résistance, pas d'un point de vue cinématographique, pas de la part de ceux qui y allaient juste pour se divertir. Mais il y a cette chose aux États-Unis, les gens deviennent si politique envers toutes choses, pas tant que ça en Europe je crois, pas tant qu'en Amérique. Ils ont commencé à parler de choses qui ne sont même pas dans le film. En Amérique, on fait très attention aux mots, la manière de parler, vous dites la moindre chose et tout le monde vous saute dessus, et puis ils ne veulent plus vous voir. C'est un pays de liberté d'expression totale, mais récemment il est devenu très sensible. Gimme Shelter n'a aucune ambition politique. Ce n'est même pas un film religieux, dans un sens. C'est juste un film sur la famille, la vie, la compassion, et les gens. 

Les critiques - les vrais - ont réagi très positivement au film. Les blogeurs et les plus petits journaux... tout le monde prenait parti sur ce qu'est le film. Les spectateurs - ce qui est le plus important - ont adoré le film. Ils écrivent des choses incroyables dessus. C'est bizarre, certains sites Internet partagent les avis des critiques et des spectateurs, sur des moyennes en pourcentage : 30% pour les critiques populaires, connus, et 80% pour les spectateurs. Il y a une énorme différence... Aujourd'hui il n'y a plus vraiment de vrais critiques, auparavant il y avait des critiques professionnels, aujourd'hui on a les gens sur Internet, tout le monde peut l'être. Derrière un blogeur peut se cacher un garçon de 17 ans et qui n'a aucune expérience. 17 ans contre un critique professionnel d'un célèbre journal qui a étudié le cinéma depuis trente ans. N'importe qui peut être critique aujourd'hui, juste en écrivant sur Internet... Ce qui compte vraiment pour moi, c'est les gens, les spectateurs, c'est pour moi le plus important, ce qu'ils pensent. J'entends et je lis des spectateurs qui disent que ce film est très important pour eux, car il traite de choses dont personne ne veut parler. Ils sont très reconnaissants pour ça, et ils le partagent avec d'autres personnes pour en discuter, par rapport à leur vie.



Quels sont vos cinéastes et films préférés ? Certains d’entre eux ont-ils eu une influence sur votre travail sur Gimme Shelter ?

Tous ceux que j'apprécie m'ont influencé. Beaucoup de personnes me posent cette question, et je n'ai jamais de réponse, car tellement de films ont été faits, il est dur d'en choisir. J'en aime tellement, et les films font comprendre différentes choses à différentes personnes. Il n'y a aucun film parfait pour quelqu'un. Vous pouvez bien apprécier un film que je trouve stupide, et je peux bien aimer un film où vous me direz "Comment pouvez-vous aimer un tel film ?"... Nous sommes tous les produits de notre vie, et les films nous touchent de différentes façons, ils ne signifient pas la même chose pour deux personnes. 

J'ai fait cette interview il y a quelques mois, où l'on m'a demandé les films que j'aimais. Les films que j'ai cité étaient des films que j'ai vu en grandissant, et le journaliste a souligné que ces films que j'appréciais étaient des histoires d'opprimés, qui ont des défis à surmonter, qui réussissent dans la vie. Des personnages qui sont au plus bas et qui se battent pour aller où ils veulent... Mon film avec Jack Lemmon, Puppies For Sale, est en quelque sorte autobiographique, c'était moi quand j'étais jeune. J'avais un petit handicap, une invalidité, lorsque j'avais dix, onze, douze ans, jusqu'au collège. Je portais une sorte de grande minerve en métal, j'avais des problèmes avec ma colonne vertébrale. Ça m'a permis de voir le film différemment. Je pensais un peu comme un opprimé, et je me souviens avoir pensé que je pouvais être aussi bon que n'importe qui. Mais je devais faire des efforts, j'étais un peu un paria dans la société, vous me regardiez parce que j'avais l'air bizarre. J'avais une armure en métal sous mes vêtements. Si vous veniez me voir, "Hey Ron comment ça va", et vous me donniez une tape sur le dos, (il tape sur une table) "bam !" ça sonnait comme ça. C'était fou. Mais je m'y suis habitué. Vous voyez le film Edward aux Mains d'Argent ? Voilà à quoi je ressemblais, ils avaient des vis dans mon dos. Mais ça s'est bien fini. Bref. Ça m'a permis d'avoir plus de compassion envers les autres, et j'ai grandi très vite. Les films que j'aimais étant jeune étaient de grandes échappées, sur de jeunes enfants et leur imagination. Des films comme Willy Wonka & the Chocolate Factory, Rocky, Les Aventuriers de l'Arche Perdue, des films des 70's et 80's sur la victoire, le devenir, l'aventure, positifs, et sur les challenges surmontés. Car c'est ce que j'ai fait toute ma vie. Et je le fais toujours. Tous les films que j'ai fait, je le réalise, sont à propos de ça : Puppies For Sale parlait d'invalidité ; Rave, Amexica et Gimme Shelter des challenges de la vie.

Je continuerais à faire ce travail, le même, et essayer de faire mieux. Je pense que Gimme Shelter... pour moi c'est un bon film, mais je sais que je peux faire mieux. Ce n'est pas que je pense que c'est un mauvais film, mais je préfère le croire pour travailler encore mieux. Et peut-être que mon prochain film sera meilleur, et celui d'après encore meilleur. Je dois continuer d'essayer, si je ne crois pas ça je n'ai rien, je peux aller voir ailleurs.



Un coup de cœur dans les salles cette année, ou moins récemment ?

J'ai vu beaucoup de films récemment. J'ai vu Gone Girl l'autre jour, d'un point de vue divertissant j'ai aimé, pas tout mais j'ai aimé, c'était fun. Vous l'avez vu ? Beaucoup de gens trouvent la fin un peu idiote. Je pense - après je n'en ai pas discuté avec lui - que Fincher rend les choses très abstraites, comme si c'était un cauchemar. Peut-être que c'est arrivé, peut-être que non. Je ne pense pas qu'il essayait d'être réaliste à la fin du film... C'est un film très populaire, aux États-Unis aussi. Je regarde des films tout le temps. 

Pas nécessairement des nouveautés, j'ai un projecteur dans mon bureau, et j'ai un milliers des plus grands films, de partout dans le monde. Je peux très bien regarder La Mort aux Trousses, puis après Full Metal Jacket, et ensuite un film de Fellini, puis un film moderne... J'aime les bons films, du monde entier, de toutes les périodes. Un bon film est un bon film. Et ce qui fait un bon film est la narration, c'est le plus important, et que les histoires parlent de gens. C'est ça le cinéma, depuis le début, des gens parlant d'autres gens. Aujourd'hui les effets spéciaux sont fantastiques, mais s'il n'y a pas de personnages derrière, c'est à oublier, ça ne marche pas. 

Gone Girl est un bon film, une romance... c'est un peu une version moderne de Fatal Attraction. Une meilleure version, Fatal Attraction était bon dans les 80's. Qu'importe ce qu'on fait, je pense qu'on doit rester inventif, frais, on est aujourd'hui dans une situation étrange avec le cinéma aux États-Unis, les productions sont plus désespérées. Remakes, reboots, c'est ennuyeux, ces histoires qui sont encore et toujours la même chose. C'est dur de raconter de nouvelles histoires. Vous pouvez les raconter de différentes façons, et les intérêts humains est un sujet constamment intéressant, je vais rester concentré sur ça.



Pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ?

Prochainement je vais m'essayer à la comédie. Pour changer. Et puis aussi un autre drame comme Gimme Shelter. Mais j'ai toujours voulu faire une comédie. Enfin plutôt une "dramédie", une comédie dramatique, pas Very Bad Trip, mais plutôt un film sur la famille en comédie, mais sérieux. J'espère que vous irez le voir !... Ça devrait être drôle. Et donc je travaille aussi sur un film plus sérieux, un drame très sérieux. D'ici 2015, l'un des deux devrait voir le jour... Et il y a le documentaire aussi, Mother of the Street, je finis ce que j'avais commencer dans le refuge avant d'avoir commencé Gimme Shelter. Vous aurez la véritable histoire. Gimme Shelter n'est pas vraiment un film sur le refuge de Kathy DiFiori, elle est très désintéressée, elle ne voulait pas de publicité sur elle, elle voulait quelque chose sur son œuvre. Aujourd'hui elle veut bien que je raconte son histoire dans un documentaire. Je finis donc également ce documentaire, comment tout a commencé, sa rencontre avec Mère Teresa, c'est une sacrée histoire, très forte. Je serais très occupé l'année prochaine. J'espère que les gens continueront à découvrir Gimme Shelter, parfois les bons films restent un bon moment, des années. Les gens transmettent les films comme l'Histoire.




Un grand merci à Mehdi J. Belhadj pour l'occasion en or, Maureen Ognar & Adam Lablack de LFR Films pour la projection et l'aide à la traduction, Alain Blondeau pour la capture son, Romain Combeau pour le partage des photos, et bien sûr Ronald Krauss pour son temps, sa générosité et son attention sur les autres.



Commentaires

  1. Quand il évoque Star Hunter, on voit qu'il a été élevé à la méthode Corman. On peut dire ce qu'on veut de Tonton Roger, mais sa méthode de débrouille a rendu certains jeunes pousses bien meilleurs. C'est bien que tu parle de ce film qui plus est via une interview, d'autant que le film s'est fait dézingué dans le peu que j'ai lu de critiques. Et puis évidemment quand tu ne t'appelle pas Xavier Dolan, on ne parlera pas d'un film confidentiel. Première l'a dézingué par exemple. Quant aux blogueurs, j'écris depuis mes 14 ans donc encore plus loin que son exemple. ;)

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    1. "Alien" Hunter ;) Je tenais en effet beaucoup à parler de ce film, c'est un film de commande, en total contraste avec le reste de sa carrière, mais où on trouve pourtant ses questions humaines fondamentales.

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    2. Il a réalisé quels clips je n'ai pas réussi à avoir une seule info sur wiki?

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    3. "If I was your man" de Joe ; "You do it for me" d'Algebra ; "My world" de Lit... Après il a aussi réalisé des clips pour Guns n' Roses, Whitney Houston, Nas, mais je ne lui ai pas demandé lesquels, je n'ai pas creusé la question.

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    4. Dommage ça m'aurait bien intéresser vu que je veux évoquer quelques clippeurs dans la Cave de Borat (j'ai déjà évoqué Spike Jonze et David Fincher et je pense m'attaquer à Anton Corbijn, Alexandre Courtès, Michel Gondry, Samuel Bayer, Jonas Akerlund et Mark Romanek) et cela aurait pu être sympa. Je vais essayer de creuser mais merci pour les infos!

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  2. Merci pour cette entretient dans lequel on sent l'investissement et la sincérité de ce réalisateur :)

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    1. Mais de rien ;) Il est impressionnant de voir un film sous un tout autre jour lorsque l'on échange avec son réalisateur, lorsque l'on comprend ses intentions et son investissement.

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